Dossard 2884 – Triathlon Challenge Roth 2014

DOSSARD 2884 – TRIATHLON CHALLENGE ROTH – JUILLET 2014

IMG_1736Il y a un début. Il y a une fin. Qui parfois se rejoignent, d’autres fois se disjoignent.

L’Ironman de Nice 2012, L’Embrunman 2013, le Challenge Roth 2014. La sainte trinité du triathlon longue distance enchainé en trois ans. L’affi

Alors, j’ai gravi la montagne pour arriver à Roth, Bavière. La foulée était moins légère que les fois précédentes, je l’ai bien senti, les pentes plus arides aussi. Mais une fois au sommet tout serait oublié et la lumière viendrait. Et puis j’ai basculé. Et du haut du sommet je n’ai rien vu pour moi.

C’est mon histoire à Roth.

Depuis plusieurs mois ma tête n’avait plus faim. Ou plus subtilement, elle feignait d’avoir faim. En fait, en arrière plan, se jouait un air de fin… La cassure ne datait pas d’Embrun, plutôt de la Rochelle, ce marathon arraché à l’hiver, arraché sur une jambe, fin novembre 2013, pour l’amour du finir, quoi qu’il en coûte, pour la haine du mourir. Dans ces conditions, je n’aurais pas replongé dans une préparation Ironman si, depuis juillet 2013, dans un accès d’inconséquence, je n’avais pas décroché ce foutu dossard pour Roth. Et pas seulement moi, mais aussi Didier, Jean-Fa, Fabrice, Jean-Hubert, Guillaume, Josselin, une joyeuse confrérie de stadistes prête à se mettre les tripes à l’air en rigolant, pour peu que ce soit ensemble et qu’on lance un défi. Après La Rochelle, je retardais au maximum l’échéance de la reprise de l’entrainement. Deux mois à grignoter du chocolat en regardant l’intégrale de Games of Throne quand d’autres font du foncier. Et puis un autre mois et demi sans autres aspérités que quelques joyeuses escapades de ski de fond et une Transju grand format prise à la hussarde en quasi débutant avec Jean-Fa en compagnon d’absurdité.

Enfin, le 1er mars, je me déclare la guerre. Exilé lyonnais, sans club, je monte seul au front de mon nouveau combat, à vélo d’abord, à pied ensuite. Fin avril, je recommence à nager. J’avais oublié combien c’était dur. Début mai, je suis à niveau en vélo, suffisamment pour aborder sans inquiétude la semaine de stage tri du Stade Français en Catalogne. Un premier pas. J’y arrive en plein doute pourtant, plus que jamais en quête de sens. Mais cette semaine me fait un bien fou, aux jambes forcément, à la tête beaucoup. J’y retrouve de l’enthousiasme, celui des potes bien sûr et celui de Léna qui adore être là, entre vélos et trifonctions, en vraie sportive dans l’âme ! L’envie se dessine. Ou du moins elle essaie. Je comprends aussi que j’ai besoin des autres, que je ne franchirai pas seul ce nouveau sommet, cette année plus que jamais. Je multiplie alors les week-ends avec les potes d’entrainement, Jean-Fa, Didier, JC, Antho. J’habite Lyon mais c’est ailleurs que je vis, vraiment. Je me rends compte à cette occasion, sans trop savoir pourquoi, que j’ai franchi un cap, en vélo surtout, à pied aussi. Je suis plus fort que l’an passé, c’est net. A part en nat bien sûr ! Faut pas rêver non plus ! Je prends. Un peu de carburant dans le moteur mental.

Les semaines se suivent, se ressemblent, avec leurs hauts, leurs bas. De coups de pied au cul en coups de pied au cul, j’arrache presque douze heures d’entrainement hebdomadaire à ma vie de banquier. Sans préparation hivernale, c’est un minimum pour taper les onze heures à Roth. Car j’ai du me fixer un objectif. Finisher ne me suffit plus. C’est un signe. Pas forcément un bon. Je cherche de la motivation partout. Celle du chrono en vaut une autre. J’achète un nouveau vélo, un contre la montre, un Slice de 2011, Canondale, sur des bases ambiguës. C’est l’outil pour réussir à Roth, sûr ; c’est aussi une façon de rompre les amarres avec le renoncement. Deux mille euros plus loin l’abandon est moins leste ! La terre brulée version pognon en somme.

L’été est presque là, le jour J se profile. L’enthousiasme contagieux des potes à l’entrainement, l’euphorie passagère d’une course à pied échevelée ici ou là, l’ascension enivrante d’un col spectaculaire debout sur le vélo, une belle course de préparation réussie à Cublize et je pense que je suis reparti, que plus rien d’autre n’importe, que je suis prêt encore une fois à payer le prix fort pour poursuivre l’aventure… Et puis vient le jour de la course, celui auquel on pense depuis un an tout rond, cette nouvelle distance Ironman, sur le triathlon le plus prestigieux du monde après Kona. Et là, à Roth, le corps répond présent mais il est seul à bord.

Là, kilomètre après kilomètre, je dois me rendre à l’évidence : malgré la ferveur des 150 000 spectateurs, malgré les copains que je rattrape ou je croise, malgré la douleur qui peu à peu prend la place qu’on attend d’elle, malgré les attentions continues et touchantes des centaines de bénévoles… je m’ennuie ! Je réalise, et de très loin, ma performance la plus aboutie mais cette course se joue sans moi, presqu’à mon insu.

La chaleur sans doute a joué son rôle, 32 degrés à l’ombre au cœur de la journée, avec une ombre qui n’arrivera qu’au milieu du marathon, la chienne. Une chaleur qui assomme le cœur et qui anesthésie l’esprit. Mais ce ne fut pas tout…

7h40 du matin, 20 juillet 2014, le ciel est bleu comme les yeux des bénévoles bavaroises. Il fait déjà 21 degrés sur le Main-Donau kanal quand est donné le départ de la douzième vague, la mienne. Cette nat s’avère tranquille, facilitée par le départ en vagues qui permet de placer sa nage sans stress, dès les premiers tours de bras. Je suis surpris toutefois de trouver le temps long alors que j’aime d’habitude m’oublier dans mon crawl. Je sors en 1h17 (1573ème temps), trois minutes de plus qu’à Nice, cinq de moins qu’à Embrun. Bien. Seul regret j’ai une nouvelle fois nagé façon anguille ; j’affiche 4250m au GPS au lieu des 3800 requis. Ballot !

Ma transition est un poil cafouilleuse. Mon numéro de dossard m’est sorti de la tête ! Sans lui, pas de sac « Bike » ! Inutile de scruter mes mollets, nous n’avons pas été marqués. Je retire mon bonnet de natation et m’aperçois que lui non plus ne l’est pas ! C’est unique ! Re ballot ! Je me calme, respire un grand coup et le chiffre revient : 2884 ! Maintenant, c’est la jeune bénévole qui cafouille à son tour ! Une collègue lui vient en aide et mon sac apparaît ! Ouf ! Pas trop de dégât pourtant car je sors de l’aire de transition en 5 minutes 30 (1967ème temps tout de même !).

Après quelques dizaines de coups de pédales mon chrono se détache et tombe du guidon. Je m’arrête, parviens à le récupérer, et le remets en place après avoir du le relancer. Rien de grave, une minute de lâchée, sauf que j’ai perdu mon temps total de course, détail qui aura son importance une dizaine d’heures plus tard. Enfin, je m’élance pour de bon ! Dès mes premiers tours de roue je suis là sans y être. Mes jambes tournent et plutôt bien mais je ne vois rien, pire encore, je ne RESSENS rien. Je ne suis pas à mon sujet. Allongé sur mon prolongateur, les yeux fixés sur la ligne discontinue au milieu de cette route à l’asphalte soyeux et fermée pour nous seuls, je remonte les concurrents par dizaines, par centaines même, sans fatigue ni plaisir.

Un excès de modestie dans ma déclaration de temps cible un an auparavant m’a fait attribuer le dossard 2884 sur 3500 partants. Parti du coup en fond de grille je suis condamné à doubler, doubler, doubler et encore doubler. Je m’y attèle avec l’énergie raisonnée de celui qui sait ce qu’il a à faire mais sans supplément d’âme. Cette chasse qui aurait du m‘exciter me semble interminable. Je trouve mon cardio trop élevé (zone 3.0) mais je décide de piloter aux sensations plutôt qu’à l’électronique. Mentalement, je note les numéros de dossards que je reprends, Dès le kilomètre 30 mon premier 2500, au kilomètre 100 mon premier 1900 et dans l’intervalle mes premières féminines et leurs dossards 400 ! Je trompe l’ennuie comme je peux ! La position du coureur couché est aliénante. Allongé sur le Slice, je ne vois rien de la campagne environnante, des villages traversés. Parcours vélo RothJe remarque à peine les spectateurs enflammés sauf sur l’ascension du Solaberg bien sûr quand les fans sont si proches, si présents, si hurlants qu’on peut sentir le houblon dans leur haleine. Mais ensuite de nouveau du bitume, du bitume et encore du bitume, jusqu’à l’écœurement. Le parcours est plus difficile qu’imaginé : finalement, 1300 mètres de dénivelé positif (4000 à Embrun, 2800 à Nice) ce n’est pas tout à fait rien ! Par cette chaleur, c’est même  le début de quelque chose! J’entame la seconde boucle, toujours sans un sourire. Je me rappelle qu’il faut relancer l’allure alors je m’y recolle, par devoir, sans envie. Au kilomètre 115, dans la principale difficulté, la montée vers Röckenhofen empruntée pour la seconde fois, je reprends Josselin, parti quinze minutes avant moi. Il n’est pas bien mais je n’en vois rien, muré dans mon autisme de circonstance. Je ralentis l’allure, nous échangeons quelques mots et je remets les gaz. Cinq kilomètres plus loin, je reviens sur Didier, parti lui dix minutes plus tôt. Je comprends qu’il lui reste des jambes car il prend ma roue sans difficulté alors que je ne chôme pas. Kilomètre 140, gros coup de barre. Il est midi trente et il fait sûrement plus de 40 au soleil. Pfuiffffff… Heureusement, Didier est là. Il passe devant et me sert de balise pour garder un bon rythme et gérer la fatigue désormais installée. Nous portons la même trifonction, celle du Stade ; je suis donc d’une prudence de sioux et me tiens à distance ; il ne s’agit pas de prendre huit minutes de pénalité par un arbitre tatillon ! Même à dix mètres, c’est bon d’avoir un copain dans le viseur. Nous continuons notre remontée infernale et revenons ensemble dans le Solarberg. Nous le grimpons roue dans roue cette fois car ici c’est permis. La foule, moins compacte que lors de la première ascension démente, est néanmoins toujours nombreuse et toute aussi déchainée. Génial de passer ça avec mon compagnon de la première heure de tri ! Une émotion tout de même vient fendre mon armure. Il était temps. Dix kilomètres du but, je laisse partir Didier car j’ai mal aux…pieds ! Improbable, mais la chaleur infernale, sa réverbération sur le goudron m’ont cramé la plante des pieds ! A chaque appui sur les pédales j’ai l’impression de poser mon pied sur une poêle brûlante. Je m’efforce donc de pédaler rond, de mouliner au max ; la puissance s’en ressent mais je n’ai pas le choix. Heureusement, les appuis course à pied seront très différents, les semelles des running plus accueillante aussi. Ou du moins je l’espère ! Malgré la chaleur j’ai respecté mon plan d’alimentation à la lettre. Mes cinq Powerbars sont passées, pas avec envie, presqu’avec dégoût même, mais elles ont fourni leur ration de glucides. J’ai descendu environ 4 litres de liquides (iso et eau également réparti) mais une erreur d’appréciation dans le dernier ravito m’a laissé 25 minutes à sec. Pas malin. Mais voilà l’arrivée.

Enfin ! Je suis saoulé, saturé de soleil et de bitume, j’en ai marrrre ! Je boucle le vélo en 5h23 (586ème temps) en deux boucles assez équilibrées (7mn de positive split). C’est un temps compatible pour tenir mes onze heures. Très bien, même si je me savais capable de 5h10 ou 5h15 en conditions normales. Tant pis. Ce n’est pas un jour à péter un chrono, je l’ai bien compris. Un bénévole s’empare de mon vélo, un autre me tend mon sac RUN avec forces encouragements. Comme tout ici, c’est fluide, c’est chaleureux.

Petit encombrement à l’entrée de la tente de transition Pas grand-chose mais suffisant pour m’impatienter. Je prends un chemin de traverse, veut enjamber un banc et crac ! Enorme crampe à l’arrière de la cuisse droite ! Je hurle, cloué sur place. Je paye cash mon erreur d’hydratation de la fin du vélo. Une bénévole se précipite et tout de suite un toubib. Il parvient à me faire asseoir et entreprend mon muscle endolori. Ça passe. A titre préventif il me masse l’autre cuisse. Rien de grave je le sais… si ce n’est que le temps passe. Temps que je mets à profit pour avaler un demi litre de boisson isotonique presque d’un seul trait ! Je sors de la T2 en 9mn4s (2217ème temps ! Pfuifff…), le double du temps cible. Le sub 11 reste jouable mais ma marge a fondu. En l’absence de repère fiable du à mon incident de chrono en début de vélo, je fais mes petits calculs de tête : il me faudra tenir peu ou prou les 4 heures à pied. En théorie, tout comme sur le vélo, j’ai 15mn de mieux dans les jambes… en conditions normales. Aujourd’hui on verra…

Le marathon commence par un faux plat montant. Mais plus important que tout, il commence en forêt, c’est-à-dire à L’OMBRE ! Voilà qui fait un bien fou car il est 14h30 et la température est à son maximum. On nous avait promis pourtant quelques nuages dans l’après midi ! Pourquoi pas la baisse du chômage aussi ! Arnaque ! Je parviens à caser une pause pipi, preuve malgré la chaleur et l’effort que mon hydratation est correcte. Bon point. On se rassure comme on peut.

A Nice, à Embrun j’avais couru 25 kilomètres facile, en prenant un maximum de plaisir même. Ici, les premiers kilomètres ne sont pas difficiles mais le plaisir est absent. Et encore une fois je m’ennuie ferme… Je me cale sur 5mn30 au kilo, rythme qui me permettrait d’atterrir en 3h50. Au kilomètre 8 voilà Jean-Fa dans l’autre sens. Parti 35mn avant moi, je calcule qu’il a approximativement 30 à 40 minutes d’avance à ce stade. Normal. Au kilomètre 16 en ce qui le concerne il a fière allure, visage serein et foulée encore souple. D’une voix claire il m’annonce Didier pas loin devant ce que je sais déjà. K10, je reprends Didier pour la seconde fois de la journée. Je tente une plaisanterie qui tombe à plat. Je ne le sens pas d’humeur causante alors je passe. Il ne tente pas de suivre. Il n’est pas souverain. Il m’inquiète un peu. Pas son genre de bouder mon humour de potache ! Après le K4 nous avons quitté l’ombre de la forêt pour longer le canal, un interminable sentier en ligne droite de six kilomètres. Me voilà maintenant à l’attaque d’une boucle urbaine de cinq kilomètres. K12, nouveau maillot du Stade à l’horizon, le moins attendu, celui de Fabrice, parti quinze minutes avant moi et qu’on attendait à meilleure fête. Nous échangeons quelques mots. Lui le coureur aérien est collé au goudron, laminé par la chaleur comme nous tous mais en plus affaibli par des problèmes gastriques; le pire cauchemar du triathlète longue distance. Il a renoncé à tout objectif et souhaite juste terminer. Dur. Je l’abandonne à son sort en me demandant pour combien de temps j’en ai MOI avant de prendre le mur ! Aucune certitude. Retour sur le canal, au K15, avec 11 kilomètres de ligne droite à avaler. Le soleil s’est enfin voilé. C’est déjà ça, mais toujours pas un souffle d’air et plus de trente degrés au thermomètre. Mon rythme commence à s’étioler. Pas grand chose mais c’est net, cinq, dix, quinze secondes au kilo, perdues régulièrement, mètre après mètre, comme une malédiction. Surtout, la fatigue se fait lourde comme une enclume. Mon moral est au plus bas. J’ai deux heures trente d’effort devant moi encore alors que chaque minute est plus infernale que la précédente. Je me concentre sur le passage du semi, ne voulant pas voir au-delà. Une éternité plus tard, j’y arrive. 1h58. Pas mal en valeur absolue. Beaucoup moins bien en tendanciel. Les muscles restent souples, le cardio parfaitement stable à 125 battements minute mais il m’est tout bonnement impossible de me faire violence et d’imprimer une cadence un tant soit peu dynamique. Vingt et un kilomètres à faire encore ! Impossible, pas en courant. Et puis surtout, à quoi bon ? Une telle souffrance choisie, c’est absurde ! Et pourquoi un sub 11d’ailleurs ? Je parviens difficilement à chasser ces pensées destructrices. Je me dis que la barre du 31ème est la clé, qu’il me faut courir jusque là car j’aurais alors passé la principale montée du parcours. Kilomètre 24, revoilà Jean-Fa, à dix bornes du but lui. Il n’a plus la même tête, plus la même allure. Aïe ! Si le boss est dans le dur c’est que l’avenir est sombre, pour nous tous ! Le vide m’envahit. Jamais je n’aurais cru qu’il puisse peser autant. A Embrun l’an passé j’avais frôlé l’overdose physique et nerveuse mais tout avait un sens. Aujourd’hui rien n’en a… Les renoncements pour préparer cette course, l’argent dépensé, les amis négligés, les amours bafoués, les livres non lus, les films non vus. Je n’étais pas préparé à ça aujourd’hui. Je ne voulais pas ça. J’aspirais à la lumière d’une perf légère et je n’ai que noirceur. Et dans ces conditions pourtant je continue à courir. Peut-être un jour comprendrais-je pourquoi… En écrivant ces lignes je ne le sais toujours pas. Orgueil ? Volonté ? Une petite flamme devait sans doute encore bruler, quelque part, par-delà la souffrance. Je pense à ma Mü, je m’encourage tout haut, comme elle l’aurait fait : « Allez mon Toq, allez ! » me répète-t-elle de sa voix douce et pourtant impérieuse qui n’appartient qu’à elle. J’essaie Mü j’essaie… K27, un autre bout de forêt, la fameuse montée, un faux plat bien senti sur un kilomètre et demi. Je parviens à courir, un authentique miracle. Depuis le passage du semi je m’autorise à marcher lors de chaque ravito, tous les deux kilomètres, quelques pas le long du stand le temps de boire et/ou manger. Le système digestif fait le boulot, heureusement. Mes gels tous les cinq kil passent à l’aide d’un petit verre d’eau. La boisson isotonique au ravito suivant tout autant, et ainsi de suite. Et ainsi de suite. Une gorgée, une bouchée, mon univers réduit à mes besoins vitaux. Au kilomètre 30 je m’autorise un quartier de citron, un petit morceau de pastèque. Ca me fait un bien fou. Je réitérerai. Me voilà de retour sur le canal, entre 9 et 10 à l’heure. Le sub 11 peu à peu s’éloigne mais est-ce si important ? Tout passe au ralenti. Combien de vies ai-je vécu sur cette dernière ligne droite ? Tout est tellement long… Tout s’étire tellement loin… Devant moi l’horizon et encore l’horizon qui semble reculer à mesure que j’avance… Et qui n’en finit pas d’être lui, d’être loin … Je progresse dans un paysage immobile, écœurante sensation. K35, je quitte enfin le canal, direction Roth, direction l’arrivée…

Le ciel s’est bien couvert et quelques gouttes éparses s’écrasent même sur le sol, trop rares à mon goût, trop rare pour faire baisser la température surtout, lourde, toujours si lourde… K39, je suis rentré dans le village quand le ciel craque enfin, une pluie dense, fraiche, bienfaisante. La température baisse brutalement, cinq, peut être dix degrés, d’un coup. C’est bon. Une forme de lucidité revient. Je réalise qu’il me suffit de regarder l’heure pour juger de mon temps total ! Ben oui idiot ! 18h25 à l’horloge, pile. 7h40 au coup de feu ce matin. Cela signifie que le sub 11 se joue dans le quart d’heure qui vient. Il se jouera à douze à l’heure ! Pour un gars qui se traine entre neuf et dix depuis une paire d’heures, c’est très mal embarqué. Mais peut-être pas pourtant car la pluie change la donne. Je tente d’accélérer, prudemment d’abord et puis un peu plus fort. Ca passe ! Ca passe putain ! Et c’est bon nom de Dieu, c’est bon ! Onze à l’heure, douze à l’heure, treize à l’heure, sans effort, le visage fouetté par la pluie, ma volonté tendue comme un arc, les doutes rangés aux oubliettes. Moins d’un kilomètre à parcourir ; me voilà à quatorze à l’heure ! Du délire ! Ma course folle est maintenant gênée par les autres concurrents qui se trainent sur une piste de plus en plus étroite. C’est qui ces mecs qui n’avancent pas merde ! ? Entrainez-vous mieux les gars ! C’est pas possible de finir aussi lentement ! Arrivée RothVoilà l’arche d’arrivée qui me fonce dessus. Je bondi par dessus un Belge et ses mômes serrés dans leur drapeau national à la recherche du cliché de leur vie, (No prisonner ! Come on !) et passe l’arche en hurlant ! Il est 18h40 pétante ! J’écrase quelques larmes, le visage dans les mains : c’est fait. Pourtant, un concurrent me dépasse alors en trottinant. Et je réalise qu’une deuxième arche est devant moi à cent mètres ! Que l’arrivée est là ! Mierda ! Je relance pour quelques foulées désespérées et passe la ligne en vrac ! Quel con ! 4h05 au marathon (514ème temps), 11h00mn48s au total, le sub 11 est manqué d’un cheveu ! C’est aussi ça la course…

Je termine 637ème sur 2939 participants hommes, 103ème sur 730 dans ma catégorie d’âge (506 finishers seulement dans celle-ci!). Autant dire que j’ai fait la course de ma vie même si ce fut la pire. La pire et la meilleure en somme. C’est aussi ça la course…

Bon ben voilà… Reste à toucher la médaille, reste à toucher le tee-shirt. Sous la tente d’arrivée j’aperçois Josselin qui me fait signe. A sa tenue civile je comprends de suite qu’il a jeté l’éponge. Il m’apprend que ce fut au K3 du marathon. La chaleur, encore la chaleur… Il réussit à se réjouir pour moi parce que c’est un bon mec mais je crois deviner ce qu’il ressent… Dur. 750 triathlètes ne seront pas allés au bout cette année, 50% de plus que l’an passé, Pas étonnant au vu des conditions. Et encore, l’orage a du permettre à beaucoup de finir alors qu’ils se pensaient perdus. Je pense à Jean-Hubert qui s’est pété la clavicule à vélo, deux semaines plus tôt… Je pense à Guillaume qui a lâché l’affaire en mai, éreinté par la charge d’entrainement… Je vois Josselin qui traine un masque sombre. Décidemment, aller au bout de ces défis demande un certain alignement des planètes… Jean-Fa a fini en 10h33, 330ème. C’est le boss, sûr, mais il n’en mène pas large : lui non plus ne s’attendait pas à souffrir autant. La chaleur lui a fait rater les dix heures espérées. Elles tomberont un jour, évidemment : il n’est du genre à en rester là ! Je passe au massage, je passe au buffet et voilà Didier et Fabrice qui arrivent. Ils ont passé la ligne ensemble, main dans la main, en 11h52, 1221ème ! Top ! L’analyse des temps de l’an passé nous apprendra plus tard que la chaleur nous a coûté à tous exactement une demie heure. Le 330ème 2013 finit en effet en 9h57, le 637ème en 10h30 et le 1221 en 11h16 ! Dommage pour l‘Histoire mais au fond on s’en fout ! C’est la glorieuse incertitude du tri ça !

L’ambiance post course n’est pas euphorique. Chacun a morflé, personne ne la ramène. Le seul vrai contentement est d’être sorti de là ! D’en avoir fini avec cette partie de martyr. Chacun refait sa course, chacun tire son bilan. Le mien tient en un mot : STOP ! C’en est fini de ces épreuves au long cours. Pour un an, pour dix ans, pour toujours, difficile à dire, mais pour l’instant c’est stop. Ce voyage du tri longue distance fut l’un des plus beaux de ma vie mais là je rentre au port. Je ne suis plus prêt à payer le prix requis par ces équipées sauvages, ni avant ni pendant. La décision murie depuis plusieurs mois a l’avantage d’être aujourd’hui limpide.

Pourtant ce n’est pas la fin des sorties vélo avec les copains, ni celle des courses à pied parfois échevelées ni même celle des belles nat en souplesse. Non, c’est la fin d’un combat sans merci qui ne souffre pas de trêve. C’en est fini du sport au milieu de ma vie et de mon vélo au milieu du salon. Voilà venu le temps du tri en pente plus douce, un tri aux objectifs humains, un tri qui va avec une autre vie. Pas forcément plus belle. Juste un peu différente.

Finisher RothQUELQUES CHIFFRES POUR LES AMATEURS DU GENRE :

Durée préparation spécifique : 4,5 mois (du 1er mars au 20 juillet)

Temps d’entrainement cumulé : 237H, soit 11,8 heures par semaine en moyenne

Nombre d’entrainements : 117, soit 7 par semaine (sur 5 ou 6 jours)

Entrainement nat : 35h, 57km

Entrainement vélo : 155h, 3500 km et 36 000 mètres de dénivelé positif

Entrainement cap : 46h, 483 km

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