Envouté par le Ventoux… ou Don Quichotte fait du vélo !

Départ Ventoux

La montagne était là. Devant moi.

En cette fin de matinée, le Mont Ventoux se dressait seul et dominant sur la plaine provençale, orgueilleux. Menaçant aussi.

Je m’y attendais, j’avais étudié le terrain, ça allait être la guerre. Alors sans coup de semonce, à peine descendu de voiture, j’ai attaqué face sud, à partir de Bédouin. Il fallait lui montrer à cet énergumène qui était le patron.

En fin avaleur de sommets j’avais choisi mon jour : sans son fameux mistral pour allié, sans la canicule pour acolyte, le Géant de Provence n’avait à mettre dans la bagarre que ses 21 km d’ascension et ses 1600 mètres de dénivelé positif. C’est beaucoup et c’est peu. Fort de cet avantage stratégique j’attaquais vaillamment, baïonnette au canon et coups de pédale rageurs. Mon Ventoux laissa d’abord passer l’orage, me laissant m’avancer inconscient sur son flanc. Mais au kilomètre 4 sortait l’artillerie lourde, des pentes à 10% qui n’en finissaient pas, des raidillons à 14% envoyés par salves version orgues de Staline ! Je ployais, esquivais, ahanais mais je ne rompais pas pourtant même si le dernier K une vraie guerre de tranchée faillit changer la donne. En moins de deux heures d’escalade industrieuse l’affaire était bouclée.

Ventoux 1Une fois à son sommet je portai le coup de grâce. Je traversai mon Ventoux de part en part sans pitié et basculai sur l’autre versant direction Malaucène à plus de cinquante à l’heure. Un authentique Ventouxcide !

Je descendis d’une traite, sans un regard pour ma victime. Ce n’est qu’une fois en bas que je me retournai pour constater les dégâts. Tout s’était écroulé, effrité, désagrégé bien sûr derrière moi après une telle attaque ! Mais non ! Surprise, la montagne pourfendue par mes soins était toujours debout, massive, à peine amochée par mes coups de boutoirs, insensiblement déplacée par mon souffle puissant, pas plus.

Qu’à cela ne tenait ! Puisqu’elle voulait la bagarre elle allait en avoir… J’avalais une mauvaise pizza, je volais un quart d’heure de sieste allongé sur un banc de pierre la tête posée sur mon casque, et repartais à l’assaut, face sud. Le versant était fermé à la circulation et je me retrouvais seul dans la montée. Parfait, ce serait elle ou moi, satanée montagne ! Pas de chichi, pas de blabla.

Et une nouvelle fois, le Géant de Provence mit un genou à terre devant un vermisseau monté sur un vélo. Ce fut un peu plus long, un peu plus douloureux que la première bataille mais l’issue de la lutte était inexorable. Une once de doute me traversa pourtant au kilomètre six quand ma pizza se mit à faire de la résistance. Une autre au kilomètre 13 quand mes quadriceps en peine m’obligèrent à rester debout sur le vélo tout au long d’une sale rampe. Mais tout au long de cette bataille d’apparence incertaine la montagne savait, je savais : j’aurai le dernier mot. C’est ce qui arriva.

Là haut, le temps avait fraichi en cette fin de journée et je n’ai pas trainé à me relancer dans la descente, retour Bédouin. Et pour la seconde fois je creusais mon sillon, labourant implacable les flancs de ce pauvre Ventoux, lui portant le coup de grâce, cette fois c’était certain.

Ventoux 2En bas, le jour finissait et je décidais de rester pour la nuit, ici, en terrain désormais conquis. Sur la route même de mon coup de force, un hôtel simple m’avait gardé une chambre que je n’avais pas réservée. Sans doute le bruit de mes exploits m’avait-il précédé.

Le lendemain matin, j’ouvrai les volets et respirai gourmand les odeurs de Provence. Malgré un ciel trop gris la température était tiède. J’étais d’humeur badine… jusqu’à ce que je lève les yeux. Car ce que je découvris alors dépassait l’entendement : la montagne châtiée la veille si cruellement, non pas une mais deux fois, me faisait face, là, sous mes yeux, indifférente, imposante, arrogante même ! Par quel miracle ? Quel subterfuge ? J’avais mon idée. On parle des substances illicites que prendraient les cyclistes mais qui donc enquête sur les pratiques subversives des montagnes à cyclotouristes qui la nuit se refont ce qu’on leur a défait par d’obscures procédés pas tous recommandables ?

Je refermai les rideaux sèchement et m’assis sur mon lit. J’avais besoin de réfléchir. L’abattement céda vite la place au goût du sang dans ma bouche et le général de moi-même décréta sur le champ une nouvelle offensive, le matin même ! J’avais à peine le temps d’avaler mon petit déjeuner, de profiter d’une merveille de confiture de kiwis maison surtout, qu’il me fallait revêtir mon armure de la veille, odorante et craquelante de sueur. Mais à la guerre comme à la guerre non ?

Je me remis en selle, chevalier à vélo, un peu moins sûr de moi car ce fichu Ventoux semblait en avoir dans le ventre, plus que je ne le pensais la veille encore. Je démarrais piano, un piano en sourdine même. Je retenais mes coups… de pédales, genre invasion furtive. Ne pas réveiller l’ogre. Dieu merci, le Ventoux était coriace mais pas vraiment malin et cet idiot s’était la nuit dernière reconstruit à l’identique. J’anticipais donc bien la longueur des rampes agressives, la raideur des virages pernicieux et je savais profiter des quelques points faibles de l’adversaire, les rares endroits où la pente se transformait en vulgaire faux plat, ces kilomètres de paix au centre de la tourmente. Mon cœur refusait de monter dans les tours mais les cuisses ne brûlaient pas. C’était bon signe. Il fallait juste être patient et aller chercher une victoire sans éclat ! Ce que je fis, à l’usure, en un quart d’heure de plus que la veille. Mais peu importait. Je pouvais planter mon drapeau, celui d’un post Facebook triomphant, me payer un thé glacé et redescendre d’un trait.

Ventoux 3

Du Ventoux cette fois il ne restait plus rien. La brume maintenant descendue sur la plaine m’empêchait de prendre la photographie indiscutable qui ferait taire les inévitables sceptiques. Mais peu importe la nouvelle aurait vite fait le tour du monde.

Désolé mon vieux Ventoux. Fallait pas m’énerver !

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