Marathon de Lyon 2015 – Une leçon de grec

DOSSARD RUNINLYON 2015

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D’une course parfaite, et si pleine, et sans peine

Et qui n’est chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et file comme le vent.

Si Verlaine avait couru le marathon, c’est ainsi qu’aurait démarré son fascinant « Rêve familier ». Mais il ne courait que les vers ajustés et les femmes apprêtées, autres courses maudites toutes aussi condamnées que celle du marathon par la vaine recherche d’une forme de perfection.

Les pionniers du marathon des années soixante dix imprégnés de culture hippie lisaient Verlaine à la veillée. La légèreté de ses vers devait les emporter le lendemain sur l’asphalte. Ils s’endormaient en rêvant de foulées aussi parfaites que les rimes du poète. Etonnamment, avec leurs cheveux trop longs, leurs shorts trop courts, leurs maillots trop amples, bariolés et leurs barbes hirsutes ils n’ont pas suffi a décrédibiliser cette discipline à jamais ! Les photos jaunies sont à charge et pourtant le coureur des années 2010, l’habit désormais ajusté et la barbe taillée, se présente chaque année plus décidé à se mesurer à ce que les Grecs nous ont laissé de plus sûr en matière de crise, la seule qui vaille la peine, celle du corps qui défaille et de l’âme qui flageole, celle du marathon.

On court sans doute son premier marathon par curiosité, histoire de voir si l’on passe mieux le mur du trentième kilomètre que l’on a traversé la crise de la quarantaine. La réponse, le plus souvent négative, est vite oubliée. Car la plupart du temps, dans un cas comme dans l’autre, même bien amoché, même beaucoup moins vite, on a continué à courir et c’est que retient notre mémoire sélective. Et après ? Le diplôme de finisher une fois accroché dans les toilettes, le récit dramatique ou au contraire distancié (« Non, non et bien finalement, pas tant que ça tu vois ! ») servi à Madame jusqu’à l’instance de divorce et aux amis pressés de partir jusque sur le palier de la porte, que faire ? La plupart, raisonnables, s’en tiendront là. On a qu’une fois l’occasion de faire une bonne première impression n’est-ce pas ? Je suis venu, j’ai vu, j’ai couru en somme ; une citation qui même dans sa version lycra un peu ventripotente supporte mal le bis.

Et puis il y a les autres, plus rares, les frustrés, les insatisfaits ou les ambitieux peut-être (rayez la mention inutile). Comme tous ils auraient pu mieux faire, car la pluie, car le vent, car les chaussures, car le pourquoi du comment. Sauf qu’eux ne le supportent pas ! Et les voilà partis pour la quête de la course parfaite, cet alignement des planètes plus rare qu’un passage de comète, celui qui permettra un « moins de » (4h, 3h30, 3h, ou toute autre variante psychologiquement signifiante). A notre époque du toujours plus cette quête du moins a un coté rafraichissant. Il ne faut pourtant pas s’y fier puisqu’il s’agit ici bien sûr de faire moins avec plus (d’entrainement, de matériel, de diététique, de technique, etc.) !

C’est ici que l’histoire me rattrape, mi glorieux mi honteux de retenter le diable et de m’inscrire ainsi dans la lignée absurde de ceux qui en veulent moins !

Depuis l’automne 2013 et mon premier marathon, du goudron est passé sous mes chaussures de course. Tout est si différent aujourd’hui. Pourtant un air de déjà vu habille l’agitation de ma rentrée des classes : une vie comme à l’époque, ni tout à fait ici ni tout à fait ailleurs, écartelée entre Brive, Paris et Lyon, un amour qui arrive et puis trop tôt s’en va, un tout nouveau boulot pour me réinventer. Dans ce capharnaüm, tout comme deux ans plus tôt, une prépa marathon envers et contre tout parce qu’on ne peut pas céder tous nos rêves au réel. Sans doute. J’ai troqué La Rochelle, son mois de novembre frisquet et ses vents trop contraires contre l’été indien de la cité des Gones, son « Run in Lyon » du premier week-end d’octobre, déjà couru deux fois dans de belles conditions sur semi marathon.

Le parcours y est roulant cette année comme à l’accoutumé. Il fait la part belle aux cours d’eau : près de vingt kilomètres le long de la Saône, plus de dix sur les quais du Rhone et quatre traversées, rien de moins ! Nous pourrons donc courir un oeil sur le courant, perspective inspirante. Surtout qu’il fera bon nous dit la météo.

J’avais planifié sur l’été trois mois d’entrainement spécifique, quatre séances par semaine, soit entre 50 et 60 km par semaine en moyenne. Je visais les 3 heures 10 en rêvant secrètement des 3 heures sans penser une seconde ne pas voir exploser mes 3h22 de La Rochelle faites sur une jambe et demi. Juillet et août donnaient corps au rêve à coup de grosses séances avalées avec gourmandise malgré la canicule qui collaient à mes sorties, et en France et en Grèce. La rentrée me faisait rentrer dans le rang, elle, à coup de sinusites, infectieuses, trois successives, accompagnées de leur cortège d’antibiotiques, jusqu’à l’avant-veille de la course pour le dernier traitement ! Je terminais donc ma préparation de la pire des façons, avec vingt pauvres kilomètres courus les deux dernières semaines et un organisme à la fraicheur incertaine.

Puisqu’il n’y a pas un marathon parfait sans une préparation sans nuage je sais déjà, en cette veille de course, que ma quête d’idéal n’est pas prête de s’achever. Je fais mine de m’en étonner. Dans ces conditions je reboote mon logiciel : passer sous les 3h10 serait déjà très bien. Un bref calcul d’allure me renvoie à un rythme de 4mn24s au kilomètre que je me jure de respecter consciencieusement, une fois n’est pas coutume. Mais si je savais compter je ne serais pas banquier : l’allure cible pour 3h10 est en fait 4mn30s ! Cette poignée de secondes va me coûter fort cher n’en déplaise au profane. Car proche de nos limites la frontière est infime entre foi et effroi.

On l’oublie trop souvent mais le messager de Marathon, le Grec Phidippidès* en -490 avant JC, s’il court pour la bonne cause, l’annonce de la victoire des Athéniens sur les Perses, n’en meurt pas moins à l’arrivée ! Finalement tout est dit de cette course déjà dans sa légende. Une épreuve dont la mystique démarre dans l’euphorie de la victoire et finit dans la souffrance et la mort, le devoir accompli comme maigre consolation, n’annonçait rien de bon dès le départ ! (Le goût des Grecs pour les histoires qui finissent mal, siècles après siècles, du marathon à l’Euro, a un côté troublant). Et pourtant aujourd’hui, année après année, des centaines de milliers de coureurs de marathon à travers le monde tentent sans succès d’écrire une autre histoire. Mais rien à faire. Foulée après foulée, encore et encore, voilà qu’ils revisitent le mythe fondateur sans en changer une ligne, son intrigue douloureuse, ses trois actes immuables. Le premier, se joue peu ou prou durant le premier semi. C’est une joyeuse ballade que l’on n’attendait pas, loin des suées de l’entraînement et de l’image qu’on se faisait d’une telle épreuve. Le second acte qui s’étend sur dix, douze, quatorze kilomètres parfois pour les plus chanceux ou les mieux préparés est plus conforme à ce pour quoi l’on a signé : un effort soutenu… quoique pas désagréable. L’organisme en prise donne le meilleur de lui-même. L’entraînement a payé c’est une certitude, c’est bon pour le moral. Les kilomètres défilent à la sueur de mollets vigoureux. C’est dur, c’est bon ! Et puis vient l’acte trois… D’aucun parlent d’un mur. Tous entrent dans le dur.

La route a du s’élever ? K34, d’un kilomètre à l’autre, à effort comparable, je viens de décaler de plus de vingt secondes mon temps au kilomètre ! Une saute de concentration sans doute alors je relance et allonge la foulée. Mais la pente de cette route en apparence plane c’est sûr vient de forcir car je décale encore de plus de dix secondes! Et pour la première fois la fatigue s’invite et puis le mal aux jambes, une douleur à gros grains. Pas un spectateur ici, à peine quelques concurrents éparpillés façon puzzle. Je suis seul. La traversée du stade de Gerland le long de la pelouse me divertit à peine. 5.10/5.20 et puis maintenant 5.30 au kilomètre 38. Je ahane, je grimace, j’éructe parfois. Le pont Raymond Barre pour revenir sur la presqu’île m’apparait ridiculement bombé. Pourquoi monter si haut pour descendre si bas? En parlant de descente, j’ai enrayé la chute de mon allure de course, à 5.30 au kilomètre. C’est mort pour les 3h10 mais il me reste encore à faire de mon mieux et cela n’est pas rien. Surtout ne pas marcher, une question de principes. Surtout ne pas penser, une affaire de survie. Place Bellecour, la dernière ligne droite ; un jour elle sera légère, je m’en fais le serment. Pas cette fois. La ligne d’arrivée, ligne de vie pour coureurs naufragés, ouf ! Le chrono, trois heures treize minutes, le sourire de Père un peu plus loin, la médaille d’un rose inattendu, le tee-shirt, un soleil d’automne généreux qui me rappelle la vie. Je m’assois dans un coin de l’aire d’arrivée, cuisses en bois, esprit vide. Je suis à peine moins mort que l’ami Philippidès !

La course parfaite encore m’a échappé ! Les derniers kilomètres ont encore eu ma peau ! À quand un marathon SANS les derniers kilomètres ? Voilà la solution ! Une petite adaptation du règlement et hop! Sans bien sûr rien toucher à la distance mythique, on supprime ce concept maudit de derniers kilomètres ! Ou alors pourquoi pas les courir au début ces derniers kilomètres ? Lorsqu’on est encore frais ! Changer de paradigme quoi, briser le sortilège !

Mais je crains qu’au contraire la réponse soit plus simple et puis plus compliquée. Il faudra revenir et encore et encore bien sûr ! Mais revenir mieux préparé, plus malin, plus chanceux, seul ou mieux accompagné, ici ou plus sûrement ailleurs. Revenir pour faire moins en en ayant fait plus. Et s’en remettre aux dieux grecs d’habitude si cruels qui l’espace d’une course choisiraient la bonté. On peut toujours rêver ! Sinon, que reste-t-il au poète, au coureur ?

*PS ajouté quelques semaines plus tard : Phidippidès n’est en fait pas celui qu’on croit ! La lecture passionnante de « La petite bibliothèque du coureur » par Bernard Chambaz, m’apprend en fait (texte d’Hérodote himself à l’appui) que ce dernier était un messager envoyé par les Athéniens pour demander de l’aide à Sparte en vue de la bataille de marathon contre les Perses. Pour ce faire il parcourt pas moins de 220 km au pas de course pour une aide qu’il n’obtiendra finalement pas. Le véritable messager mort à l’issue de son trail « Marathon-Athènes » pour annoncer la victoire Athénienne et à l’origine de la course aujourd’hui mythique se nomme en fait Euclès ! La confusion, fréquente, vient d’un autre historien romain Lucien de Samosate qui le premier, au 2nd siècle de notre ere, fait l’erreur pour la première fois dans ses écrits.

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4 commentaires sur “Marathon de Lyon 2015 – Une leçon de grec

  1. Je t’adore mon cher athlète mais je ne sais pas si ça me rassure pour mon marathon Paris !!! Ca me rappelle surtout trop de mauvais souvenir de mon premier marathon en 2006.
    Ce qui est dingue, c’est ce côté jambes dures, cuisses en bois, .. même toi avec ton passé et ton entraînement de tri athlète tu le ressens.
    J’ai une autre solution : me faire naturaliser Grec pour être en harmonie totale, et courir moitié nu avec des tongues.

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  2. Cool cette petite narration enlevée, et sa note d’auto-dérision étonnée (ah bon ? ils ont finalement gardé les derniers kils ?). Même une novice comme moi s’y retrouve, prête à tenter l’aventure une seconde fois…

    Une remarque au passage : le vrai dingue n’est pas le premier qui l’a fait (le Grec fameux) c’est le deuxième !

    Aimé par 1 personne

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