Une vie… digitale

Il pleut sur la ville. Le ciel est à se pendre. L’hiver ne veut rien encore lâcher au printemps. L’écran noir de l’ordinateur reflète un visage fatigué. La semaine a été dense. Privé de sport par une blessure, une vie sociale en pause, le week-end s’annonce calme. Je suis seul et pourtant pas vraiment.

J’allume l’ordinateur.

Mon visage disparaît.

Ou plutôt il réapparait, souriant, bronzé… en fond d’écran au coté d’L. Une photo de vacances, l’été dernier. Je ne suis plus si seul. L’écran scintille dans la pénombre, rassurant.

J’effleure un autre écran, celui de mon smartphone. Le son de FIP en grève s’invite dans mon salon, soyeux, plus encore que d’habitude. C’est ce dont j’ai envie.

La nuit tombe sans que je m’en rende compte. J’ai plongé dans un texte, dans les mots. Ceux de la veille que je relis d’un œil neuf. Certains justes, beaucoup juste bons à être remplacés, supprimés, corrigés. Rester simple, lisible, tenter de garder la forme au service du propos. Et puis viennent d’autres mots, des nouveaux, ceux du jour que j’accueille excité de faire leur connaissance, que je dois maîtriser. Je tape et puis je coupe et je colle et je coupe. Comment faisait Flaubert avant le copier-coller ? Mon écran me sourit.

Et puis tout devient fou ! Ca sonne, ça vibre, sur mes genoux, sur la table basse à mes cotés, derrière moi dans la cuisine. Pi-Pi-Pim ! Pi-Pi-Pim ! L’ordinateur, le téléphone, la tablette s’allument, clignotent, éructent. La révolte des machines, déjà ? Je croyais que nous avions encore un peu de temps. Mais non, un simple appel Skype triplement relayé par divers terminaux.

Ici Londres ! Oui, mon rendez-vous avec J.! Je l’avais presque oublié. Son sourire bienveillant qui s’installe et m’enveloppe. Le même depuis trente ans. Au fil des ans, nous changeons physiquement, un peu pour commencer et puis ensuite beaucoup, mais reste le sourire, la signature de l’âme. Celui de J., même caché sous un bouc, respire l’humanité, au collège déjà et aujourd’hui toujours. Derrière lui une porte s’ouvre, se referme. Une enfant est apparue que j’ai à peine reconnue, qui hier était presque un bébé, sa fille. Nous sommes toujours surpris quand le rideau s’entrebâille ainsi sur le passage du temps. Avec J. nous avons comme d’habitude tant de choses à partager. C’est surtout moi qui parle. Il sait mieux que quiconque écouter le murmure des cœurs et rendre important même nos insignifiances. Une porte de prison lui confierait ses états d’âme. Alors je me répands !

Je raccroche. De ce coté-ci de la Manche la soirée a cédé sa place à la nuit. Il est l’heure de traverser l’Atlantique. Là-bas reste de la clarté. Pas seulement celle du jour, celle du sourire de L..  Détroit, USA, il y fait froid. Là-bas c’est pour de vrai ! Pourtant, quand la connexion s’établit, une chaleur familière monte en moi. Mon sang se fait plus dense. Ma vie se fait plus forte. La qualité de l’image sur ma nouvelle tablette est troublante. Comment peut-on être si proche lorsque l’on est si loin ? Une heure passe sans y penser et bientôt un peu plus. Tout est si réel. La Sicile, Paris, Les Alpes, notre trilogie à nous faite de caresses et de baisers, si tangible, est reliée par un fil digital qui finalement l’est à peine moins. Tandis que L. parle avec son intensité coutumière, je me rassasie de la régularité de ses traits, de l’intelligence de son front, de la sensualité de ses lèvres, de la force de son regard, de la présence animale de sa chevelure. Je pense au film « Her », une des merveilles de l’an passé. Mon système d’exploitation à moi, celui dont je suis amoureux, n’est pas qu’une voix, ce n’est pas qu’un esprit, c’est aussi une image. C’est une image en mouvement, qui m’a tout l’air d’être humaine en fin de compte ou qui fait tout pour m’en convaincre. Je la suis dans sa cuisine quand elle se prépare un snack, dans sa salle de bain pour une retouche de maquillage, dans sa voiture tandis qu’elle va chercher son bout de choux à l’école, ou à l’université préparant un cours dans une salle d’étude. Je m’attache à son impérieuse enfant et à sa vision du monde qui vient interrompre nos conversations avec force et parfois fracas. Je vois débarquer les amis dans sa petite maison, leur chien, leur chat parfois aussi que je caresse avec plaisir. Je m’invite dans sa famille à d’autres moments et parfois dans son lit. Mon image à moi semble avoir une vie qui semble être la mienne aussi, un peu. Je démêle avec peine le virtuel du réel. Je vis ces moments sans y être et pourtant je les vis VRAIMENT. Etrange et fascinant.

Mais je tombe de sommeil. L. consent à me laisser dormir. Demain matin je rallumerai mon téléphone et mon réveil sera illuminé par un de ses jolis messages ou mieux encore par une de ses photos dont la justesse m’émeut. Tandis que je dors ma vie digitale donc se poursuit.

L’autre Elle de ma vie, l’autre L de ma vie ce sera pour demain et pour après-demain encore. Il sera 8h à Houston, il sera 15h ici, samedi comme dimanche. Ma fillette sera encore en pyjama, les cheveux ébouriffés, son bol de céréales posé devant elle. Elle me contera avec passion ses aventures de la semaine et son entrainement de foot de la veille. Elle me montrera avec fierté ses contrôles à l’école que nous explorerons ensemble question après question. Elle enragera de ses rares fautes dont je me moquerai avec une bienveillance rigolarde et nous ferons les comptes des TB mis dans la marge par l’institutrice, les « T’es Bête » comme nous les appelons. Nous partagerons nos écrans pour profiter ensemble d’une vidéo, d’une photo ou d’un site web marrant. Et puis au bout d’une heure trente, deux heures parfois, nous ferons mine de nous serrer très fort dans nos bras, n’enlaçant que nos propres épaules, nous plaignant de nous serrer trop fort, « Tu m’étouffes Papa, tu m’étouffes ! ». Nous embrasserons la caméra d’un gros baiser aussi sonore que baveux et raccrocherons au terme d’un ultime compte à rebours parfaitement orchestré. J’aurai le cœur léger et un sourire persistant accroché à mes lèvres pour le reste de la journée. Elle passera à autre chose avec cette faculté sidérante qu’on les enfants à vivre leur présent.

Samedi.

Un long coup de téléphone… sur ligne fixe ! Incroyable. Qui appelle-t-on encore sur ligne fixe si ce n’est ses parents ? Seule concession faite à l’époque, j’utilise mes écouteurs car oui avec l’âge mes raideurs me sont montées dans la nuque. Une voix se fait entendre donc, une voix seule, comme avant, arrachée à l’image, étrange. C’est bien aussi une voix. Surtout quand elle sonne juste. La voix d’un proche nous en dit souvent long. Nous avons appris à nous composer une figure de circonstance, beaucoup moins à maîtriser nos tons et demi-tons. Aujourd’hui j’entends une musique qui me plait, faite de sourires et d’optimisme. Et devant mes yeux s’affiche une image d’autant plus juste que je ne la vois pas, un visage frais, gai, aimant, sans âge ou plutôt qui intègre tous les âges de la vie en un fondu enchaîné perpétuel.

Sur Facebook un peu plus tard je prends des nouvelles de ma planète. Pas la ronde qu’on découvre à l’école, non, la mienne. Elle dessine sur la carte une forme irrégulière à géométrie variable. Elle est parisienne bien sûr, mauressarguoise aussi et puis bien au-delà elle s’étend jusqu’à Londres, Singapour, Bucarest, Belo Horizonte, Istanbul, Miami, Zagreb, Détroit et puis parfois ailleurs au détour d’un voyage. J’aime ce sentiment de vivre la vie des autres, du moins celle de mes amis. Leur vie rêvée un peu certes, celle qu’ils veulent bien partager et qu’ils mettent parfois en scène mais finalement pas plus que ça. J’aime ces plongées dans ce club des bonnes nouvelles qu’est Facebook, ce forum des parenthèses enchantées. Non la vie n’est pas chienne tous les jours, du moins pas avec tous. C’est rassurant. Parfois un coup de gueule vient troubler ce ciel bleu, une prise de position vengeresse, une déclaration tapageuse. Mais ça ne dure jamais et le fil du petit bonheur tranquille vite reprend ses droits. Pour les mauvaises nouvelles nous avons les actus et ça nous suffit bien non ?

L’après-midi s’étire, hypnotique, tentant de me convaincre que la vie s’est arrêtée. Mais je connais ses ruses de sirène de week-end et reprends mon fil direction Bucarest, Roumanie, ce pays entré dans ma vie il y a plus de trente ans et qui au fil des ans refuse d’en sortir. S. sur Skype, dans son nouvel appartement, relax, apaisée par sa nouvelle trajectoire. Il a l’énergie toujours aussi communicative, l’optimisme indécrottable de nos quinze ans, des projets pour plusieurs vies entassés devant lui et une foi à renverser les montagnes, les siennes, les nôtres si besoin. Réconfortant. Dans une autre vie je m’en inspirerais pour composer le personnage principal d’une grande saga que j’écrirais. J’en ferais un héros de tous les excès qui sur son passage ferait avec une générosité sans limite et du bien et du mal, mais qui saurait se faire aimer pourtant car son cœur serait pur.

Ce soir je rétrograde : place au plaisir régressif d’une bonne vieille soirée télé. Ce n’est plus La dernière séance de mon enfance, ce n’est plus LE film de la semaine, non, mais j’aime faire du spectacle du plus vieux de nos écrans un moment bien à part, pensé, préparé plutôt que subi. Et quand la journée a été dominée par les mots, ceux que j’ai écrits, ceux des conversations, s’immerger dans l’image procure un plaisir subtil et reposant. Je termine la troisième saison de House of Cards. Elle sera ma dernière. Il y a toujours dans les séries télé, un format par ailleurs fantastique, le moment où l’on bascule de l’envie à l’ennui. L’idée de base fascinante, triturée jusqu’à sa quintessence s’est étiolée. Il ne reste plus alors que la force de l’habitude… dont il faut savoir s’arracher !

Minuit, les images s’effacent. Pour m’endormir, j’accorde à ce week-end digital une parenthèse coupable : de la lecture… sur papier! Rien de tel qu’un plaisir interdit. La dureté des mots de Cormac McCarthy dans « Méridien de Sang » gonflés par le souffle des passions excessives m’emporte dans un sommeil aussi puissant que son style.

Dimanche.

Un réveil étranger à l’impérieuse nécessité d’enfiler des chaussures de sport, de se glisser dans un maillot de bain ou de grimper sur un vélo est fait d’une drôle de texture que j’examine un peu perplexe. S’y mélangent du soulagement et de la frustration. Une certaine peur de l’inconnu aussi. Le temps s’y étire, jouissif et encombrant et les heures s’égrènent de lenteur en lenteur. Pourquoi pas au fond ?

En fin de matinée c’est l’Asie qui m’appelle et son jour finissant. Skype encore. Sur les bancs de l’école primaire, Y. portait en lui des doutes qui aimaient se confronter à mes certitudes. J’admirais sa détermination, il enviait ma légèreté. Quarante ans plus tard nous sommes plus proches que jamais : il s’est forgé une confiance en lui, j’ai enfin ébréchée la mienne. Sur Skype, la conversation revient vite là où nous l’avons interrompue sur les bancs de l’école : le foot, le sport. Mais ce n’est plus seulement celui que nous faisons, toujours avec une fougue d’adolescents. C’est celui de nos gosses aussi dont les moindres faits d’arme nous transportent comme un titre mondial. Justement, son garçon passe par là, footballeur, coureur, fonceur, comme son père à son âge, en plus épanoui sans doute. Son sourire d’ado bien dans ses pompes donne envie de croire en l’avenir.

Il pleut de nouveau, finement, longuement. La colline en face pourtant pas si loin se dissout, mangée par une brume persistante. Les passants sont rares et pressés, traversant la place en contrebas tête baissée, comme s’ils avaient quelque chose à se reprocher. Puisque je ne peux pas courir je fais courir mes doigts sur le clavier. Les deux exercices me laissent le même sentiment d’accomplissement. Ils m’épuisent et me régénèrent. Je leur échappe parfois quelque temps mais on ne se dérobe pas à la course de ses planètes. Une circonvolution plus loin me revoilà pris dans leur orbite. Je finis mon texte. Plusieurs semaines qu’il s’agitait en moi, le voilà accouché, couché sur le papier aurait-on dit hier. Quelques clics plus tard le voilà sur mon blog. Dans quelques minutes, quelques heures les premières réactions viendront. J’aurai parlé à certains et j’en aurai irrité d’autres. À quoi bon ? Aucune idée. Mais j’aime voir s’animer mon double digital.

Tiens le téléphone encore. Voilà A. qui appelle. Ironie du sort en cette parenthèse digitale voilà que se manifeste l’amie d’un autre temps. A. et sa capacité à revendiquer son appartenance à un monde où les voitures étaient encore dangereuses, où les livres étaient notre seule fenêtre sur le monde, où un coup de fil servait à quelque chose. A. qui marche le long du maestrom digital en se voilant la face, s’y risquant quelques fois pour de folles excursions  dont elle revient plus convaincue que jamais des vertus du vingtième siècle. A. qui me rappelle que je suis né au siècle dernier justement et que j’y ai vécu de belles choses. J’admire sa capacité à être différente non comme un effet de style mais comme l’expression de son moi véritable. Une erreur de parallaxe l’a fait naître cinquante ans trop tard, qu’importe ! Elle traversera notre époque digitale au volant d’une Facel-Vega toujours en panne mais le sourire aux lèvres, une édition NRF poussiéreuse posée sur le siège passager, sa particule au vent, des voyages de Kessel plein la tête, une épée dans son coffre.

Le week-end s’achève, solitaire et connecté, sur les bords du monde et pourtant en son centre. Un moment face à moi, le regard vers les autres. L’univers digital est donc vertigineux qui permet d’être ici tout autant que là-bas, d’être seul et pourtant entouré, qui nous est familier et tellement étranger.

Un monde qui à son tour n’est finalement ni si bon ni si mauvais qu’on croit.

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