Embrunman 2013 – race report du Dossard 1112

EXTRAIT DU ROMAN : Dossard 1112

Il y a le sport, celui qu’on fait pour le plaisir, pour souffrir certes, mais juste un peu, pour l’amour du jeu surtout, de la compétition parfois.
Il y a le triathlon. Natation, cyclisme, course à pied.

Le triathlon qui commence dans l’excitation des formats sprints ou courtes distances pour finir dans la fierté des longues distances conquises à la sueur de sa sueur dont on apprend à aimer la saveur. Et puis vient l’Ironman, le grand, le vrai, 3,8km de natation, 180km de cyclisme, 42km à pied, en suivant, d’un seul trait. L’Ironman, l’incontournable totem, le tatouage sportif et social, son décorum, ses rêves d’Hawaï et de son championnat du monde, sa souffrance bling bling, ses frissons en cinémascope.

Encore un peu plus loin (au bout du chemin ?) il y a Embrun… Embrun et son Embrunman… Posé là sur la route, il y a un bloc de granit, brut comme l’Izoard, sans chichis, sans à cotés, pur comme un lac de montagne, un saut dans l’inconnu qui commence dans l’angoisse et se termine en corps à corps avec soi-même… ou avec ce qu’il reste de soi-même… Ca dépend.
Oui, moi, un monsieur tout le monde ce jour là habité, un quadra sans éclat, j’ai plongé avant l’aube dans l’eau noire du lac de Serre-Ponçon pour quatre kilomètres de crawl sans autre point de repère que le phare du zodiac qui au loin accompagne les pros et sans autre réconfort que ma combinaison qui ne me laissera pas couler quoi qu’en pensent les autres fous à mes cotés qui veulent me faire la peau…

Oui, après 180 km sur la selle et près de 4000 mètres de dénivelé positif arraché au cœur de Alpes je me suis mis une nouvelle fois debout sur le vélo pour avaler Chalvet, et ses 5 kilomètres à plus de 6%…

Oui, j’ai été treize heures d’effort durant, « in the zone », dans un état d’harmonie physique et mentale irréel, me regardant nager, rouler, courir, hypnotisé par les battements de mon cœur, admiratif de ce qu’un corps peut faire quand on en tire le meilleur, extra lucide, heureux…

Oui, un peu plus tard, au kilomètre 35 du marathon, je me suis arraché d’un camion de pompier, d’une civière qui voulait m’engloutir, d’une détresse physique que je n’aurais pas cru possible pour repartir en claudicant et finalement ressusciter, quatre kilomètres plus loin, par la magie d’une parole, simple, prononcée par un pote. Merci Antho.

Oui, j’ai clôturé cette course, presque deux heures durant, par un voyage cauchemardesque, au bout du bout de moi-même, et pour finir, debout.

Oui, à Embrun plus qu’ailleurs, la roche tarpéienne est proche du Capitole…

Oui, l’Embrunman est grand et je suis tout petit.
Je pourrais m’arrêter là, car au fond j’ai tout dit. Mais en même temps tout reste à dire. Il me faut raconter, pour les autres, pour moi-même. Il me faut dire pour les aspirants Embrunman qui y trouveront l’effroi et la grandeur qui nourriront leur rêve, dire encore pour les déjà finishers, les seuls qui comprendront vraiment et revivront leur course, dire toujours pour mes proches qui s’interrogent sur le sens de ces croisades païennes, et dire enfin pour moi, pour tuer le dragon dont les derniers écarts agitent encore mes nuits.

Alors j’envoie !
C’est au cœur de l’hiver que l’aventure démarre, comme si la lumière avait besoin de l’ombre. Le temps sur Paris est plus rude que jamais en ce 6 janvier 2013 ; il ne donne pas envie de mettre le nez dehors ni même de penser à le faire. Je n’ai pas fait de sport depuis ma dernière course, le triathlon Naturman, le 7 octobre précédent. Un tendon d’Achille droit entamé par une fin de saison éprouvante m’a servi de passe droit pour une vie de farniente. Je suis seul. La nuit semble être tombée depuis le matin même. Plusieurs semaines déjà qu’un projet un peu dingue me trotte dans la tête et voilà qu’il s’impose, évident. Quelques clics et me voilà inscrit. Date d’assaut : le 15 août 2013. Drop zone : Embrun! Objectif : un maillot de finisher Embrunman ! Plus de retour arrière. Les dés en sont jetés.

J’ai lu les récits de course des copains, j’ai expérimenté l’Ironman l’été précédent à Nice. Je sais à quoi je m’engage, ou tout du moins je le crois. Je sais les sacrifices, je sais les renoncements, je connais la souffrance. Mais j’ai aussi gouté à l’adrénaline du jour J, à la saveur unique du mouvement perpétuel, à la beauté des moments de partage à l’entrainement avec les potes, à l’étincelle d’admiration dans les yeux de Léna, ma fillette. Et j’aime que passe sur ma vie un souffle d’autre chose.

Alors, moteur !
L’hiver passera doucement. Des conditions climatiques difficiles, une envie vacillante limitent mon engagement. Je plafonne à huit heures d’entrainement par semaine. Je ne me prépare pas encore à la course, je me prépare… à me préparer ! Tôt ou tard il faudra changer de braquet, en volume, en intensité. C’est chose faite le 15 février, date à laquelle j’entame un coaching avec Jo. Nous partons sur une base de dix à douze heures par semaine jusqu’à l’été, pour monter jusqu’à à quinze dans les deux derniers mois. Son approche est globale (entrainement micro et macro, récupération, alimentation, psycho). Elle est portée avec conviction et exprimée de manière limpide. J’adore. Tout cela va me coûter un peu d’argent, beaucoup de temps, mais j’aime l’idée d’aller au bout des choses qui en valent la peine et de vivre en grand cette grande aventure. Pour cette même raison j’ai consulté un nutritionniste, fait des analyses assez pointues et adapté mon alimentation. Très rapidement je fais quelques autres choix de vie qui favoriseront l’alignement des planètes le jour J : les vacances cet été se feront dans les Alpes, une semaine d’entrainement en juillet, puis quinze jours sur Embrun même, à partir de début août, en famille cette fois. S’y ajoutera la semaine de stage de préparation spécifique avec le Stade Français programmé début mai. Coté boulot, j’ai l’avantage d’être en fin de poste, de maîtriser mon sujet et d’avoir une équipe en or. Cela laisse du temps libre. Coté Léna, elle aura droit à l’Embrunkid, programmé la veille de la grande course. Cet objectif, je le sais, nous mettra dans le même train… d’enfer ! L’Embrunman, l’Embrunkid occuperont une bonne part de nos conversations jusqu’au cœur de l’été et sûrement bien après, jusqu’à la fin du monde ! J’embarque aussi les parents qui nous rejoindrons sur Embrun la semaine de la course. Ils ont bien choisi leur première ! Mais ont-ils eu le choix ? L’Embrunman est une quête égoïste qui ne se vit pas seul. Le projet prend corps.
A l’exception d’une petite blessure à la cuisse qui me tient arrêté quinze jours en avril, et d’un gros rhume fin mai, la préparation se déroule au mieux, parsemée de trois belles courses, parce que rien de remplace la compétition pour savoir si les points sont effectivement sur les i. Le triathlon Courte Distance de Fains le 2 juin, la cyclo Time Megève le 9 juin (145km et 5 cols des Alpes) et le triathon Longue Distance de Dijon le 7 juillet, s’enchainent avec leurs lots d’enseignements, de grands moments, de grands tourments.

Mes compagnons d’échappée sont aussi au taquet : Didier, Jean-Fa, Robert, Jean-Loup, JC, tous tendus vers le même objectif. Ils ont la détermination sans faille de ceux prêts à faire de grandes choses et l’enthousiasme rigolard qui les garde de se prendre au sérieux. Nous nous payons de magnifiques tranches de vie au grand air, des débats passionnés sur les chaines glucidiques ou la vitesse de rotation des jambes en ascension et des fous rires en cascade à se chambrer avec affection. Les petits bobos vont et viennent mais restent de petits bobos. La semaine d’entrainement du 14 juillet dans les Alpes aux cotés de Jean-Fa, Didier et JC passe presque en souplesse malgré l’enchainement de séances de kosovars : trente cinq heures d’efforts, 530 km de vélo avec 11000 mètres de dénivelé (Izoard, Alpe d’Huez, Croix Fry, Bizane, Aravis, etc.), 55k de course à peid et bien sûr un peu de nat pour se détendre tout de même ! La reconnaissance du parcours vélo de l’Embrunman est pleine d’enseignements aussi, même si nous ratons la fameuse cote de Pallon !

J’arrive à Embrun début août, « fort dans ma tête et solide dans mon corps » écrirait un reporter de l’Equipe. Je m‘envoie une dernière grosse semaine d’entrainement sur place. Puis arrive « l’affutage » : une petite nat par çi, un petit footing par là, quelques tours de roues faits sans y penser. J’ai parcouru le plan d’eau en long, large et travers, ainsi que le parcours du marathon à pied et en vélo. Léna a fait le 14 août un Embrunkid magnifique et inspirant, terminant 7ème dans sa catégorie 8/9 ans. Mon pouls au réveil bat à 38 contre 44 en temps normal et j’affiche depuis quelques semaines 72kg sur la balance contre 75 à 76 au cœur de l’hiver. Mon matériel a été vérifié, revérifié et sur vérifié par tous les vélocistes de France. J’ai écouté religieusement le briefing d’avant course de Jo, clair comme l’eau du lac de Serre-Ponçon. J’envisage 15 heures comme temps pivot mais je me sens capable d’approcher les 14. L’essentiel sera toutefois de finir ; ici plus qu’ailleurs, c’est le maillot de finisher qui compte ! Je suis PRET !
15 août 2013, 4h15 du matin, le réveil sonne. Surprise, j’ai bien dormi. Je me sens reposé, serein. Tout le contraire de Nice, un an auparavant. Je suis un peu inquiet mais avant tout ultra concentré. Léna, dans le lit d’a coté, s’est réveillée bien sûr à la première sonnerie, surexcitée. Mes affaires sont prêtes depuis la veille ; je n’ai plus qu’à enfiler ma trifonction, remplir les gourdes, récupérer au frigo du réfectoire du Centre de vacances Chadenas, le petit ranequin de pates préparé pour le sommet de l’Izoard et avaler lentement mon Gatosport.
L’aire de départ respire le calme et la concentration. Les mines sont fermées et les quelques sourires sentent un peu le moisi ! Il fait nuit noire, même si tout au fond, à l’autre extrémité du lac, le ciel semble moins sombre. Les réverbères diffusent une lumière pâlotte, inquiétante, qui sied aux circonstances. Je retrouve Jean-Loup puis Jean-Fa et JC pour de brèves accolades. L’heure n’est pas aux effusions. J’ai une pensée pour Didier et Robert qui auraient du être avec nous. Fait chier quand même ! Mais bon, c’est aussi ça la course, être là le jour J ; c’est moins facile qu’on ne le croit. Je dépose mon sac ravito que je récupérerai là-haut à l’Izoard et dans lequel j’ai glissé deux grands bidons pleins de boisson énergétique, 200g de pates assaisonnées d’une cuillère d’huile d’olive et quelques friandises pas choisies pour leur goût. Mon intestin, bon prince, me pousse aux toilettes et choisit de se vider. De l’avantage d’être émotif… Un souci de moins pour la course ! Il fait un peu frais mais nous savons que la journée sera chaude, 28 degrés à l’ombre prévus l’après-midi. En attendant, il n’est pas désagréable d’enfiler la combinaison. La température de l’eau est annoncée à 21,4°, parfaite. Nous sommes 1430 partants ; ça va swinguer sur les deux premiers virages car les trajectoires sont serrées ! Je m’y suis préparé. Un peu d’échauffement balistique puis Jean-Loup et moi nous glissons vers le sas de départ, en milieu de peloton. Cinq heures cinquante, départ des filles. Six heures pile, nouveau coup de feu, la testostérone s’ébroue, c’est parti pour les mecs, le trentième Embrunman est lancé, un gars qui me ressemble fait parti de la meute !
Je déclenche mon chrono. Entrainé par la masse je trottine vers l’eau noire, lisse, intimidante. Très vite, violée par les premiers pingouins, elle n’est plus qu’une écume en colère. J’y entre sans déplaisir, et plonge dans la mêlée ! C’est serré ! Vraiment serré ! Bien plus qu’à Nice l’an passé, même en faisant l’extérieur. Il me faudra quatre cent mètres et deux bouées pour me mettre à nager correctement. Je réussi à rester calme et, dès que je peux tourner les bras, le plaisir monte à bord. Top ! Tout au fond du plan d’eau, surprise : une seconde bouée a été ajoutée. Elle ne figurait pas sur le plan de course et n’était pas posée la veille! C’est aussi ça Embrun : beaucoup de gentillesse, un poil d’amateurisme ! Le jour se lève peu à peu sur les montagnes autour, c’est beau, c’est euphorisant. Je nage lentement mais sans effort avec l’impression de pouvoir le faire toute la journée si nécessaire. Chouette impression. Fin de la seconde boucle, sortie de l’eau en 1h21. Ce n’est pas brillant mais assez en phase avec mon niveau de nat. Me voila 1065ème, le sourire aux lèvres, frais comme un gardon. C’est le principal.
Pour la forme, parce que c’est une course quand même, je me hâte à la transition ou plutôt je crois le faire. Comme d’habitude le chrono indiquera qu’au contraire j’ai enfilé des perles ! J’en sors après sept minutes et me demanderai après-coup comment Zamora, futur vainqueur de l’épreuve, a pu n’y passer que 1mn30s !! Peu importe, j’avale une dernière bouchée de Gatosport et m’élance à vélo !
Le parcours vélo est LE morceau de choix, celui qui fait de l’Embrunman une course mythique : 188km, 4000 mètres de dénivelé positif, l’Izoard posé en son milieu (14km d’ascension, souvent à 8 ou 9%), et peu d’instants de répit entre montées en prise continue et descentes techniques. Et pour saler la sauce, la première grosse difficulté se pointe au kilomètre… zéro (5km à 6/7% vers Puy Sanière) et la dernière au kilomètre… 180 (la fameuse côte de Chalvet à peu près du même acabit !). Du début à la fin l’engagement est total, physiquement, psychiquement.

Dans ces conditions la stratégie de course élaborée par Jo tient en une formule simple : « facile quand c’est dur… et dur quand c’est facile ! ». Autrement dit, on mouline dans les montées sans faire bruler les cuisses ni monter le cardio… et l’on relance ailleurs à savoir les descentes, les plats, et les faux plats, partout où l’on roule vite à énergie minime. Du coup c’est lentement que j’attaque la montée. Ce n’est pas le cas de tous et beaucoup me dépassent. Même chose au kilomètre 35 sur les deux petites difficultés à la sortie de Savine ; idem dix bornes plus loin, dans la courte ascension vers St André d’Embrun. Au kilomètre 50, sur les balcons de la Durance, les candidats à l’exploit se raréfient et les positions se figent. Au kilomètre 60, Guillestre, nous quittons la vallée, direction l’Izoard, vingt cinq kilomètres de faux plat plus loin. A l’aise, bien dans mon rythme, je m’allonge sur les prolongateurs et remonte le braquet. Je pédale sans effort surveillant le cardio, presque à l’économie et je reprends pourtant des concurrents par grappes, en déposant certains même ! Cool ! Kilomètre 83, bifurcation à gauche, début de l’ascension de l’Izoard, notre monstre du jour, qu’on attrape par le col à 2400 mètres. Un p’tit pissou dans la nature, un premier gel sucré dans le gosier, c’est parti ! Toujours attentif au cardio, je m’y attèle doucement. La montée est difficile mais le développement 34×28, sollicité très vite dans son mode « tout à gauche », fait des monts et merveilles. Je grimpe presque en confort, plus souple à chaque virage d’ailleurs. Les deux derniers kilos, plus raides que la justice, sous mes roues ambitieuses se présentent maintenant. J’y avale sans forcer des brassées de collègues, collés sur le bitume. J’ai la main sur ma course. Sommet de l’Izoard, 1h19 d’ascension, km 97, 4h43 sur le vélo et 6h10 de course. Il est midi dix, c’est tôt, c’est bien. Surtout, je me sens bien, j’ose écrire en pleine forme ! Je récupère mon ravito, échange mes bidons, avale mes 200 grammes de pâtes, salut Jean-Loup que je viens de rejoindre (il m’a mis dix minutes en nat le polisson !). Je me demande brièvement où en sont les deux Jean, Jean-Fa et JC. En toute logique, je devrais faire la jonction… demain à l’apéro ! Faut pas trainer ! Alors, j’enfile mon coupe-vent, mes manchettes et m’élance dans la pente, le sourire aux lèvres ! La route est large, belle, fermée à la circulation, les virages sans traitrise et le temps magnifique. Du coup, j’attaque quand beaucoup se laissent descendre ! Grisant, à plus de 70 sur certaines portions, et diablement efficace ! En moins d’une demie heure me voilà à Briançon, kilomètre 117 avec une bonne vingtaine de concurrents de plus dans la besace. Top ! Direction Embrun maintenant ! C’est bon ça d’attaquer le retour ! Pas une once de fatigue, pas le moindre bobo, je maîtrise mon affaire. Les pièces du puzzle s’assemblent parfaitement. La montée sur Les Vigneaux, facile, est une formalité même si, comme prévu, le vent du sud s’est levé pleine face. Ma remontée au classement n’en finit plus et je me prends pour Pac-Man avalant ses pastilles ! Kilomètre 140, Pallon la terrible. Pas long oui, mais raide ! 1,5km à 10, 12, 14%, en plein soleil, une rampe droite comme un i ! J’adore ! La chaine toute à gauche, debout sur les pédales, j’assure en maîtrisant mon cardio. Je me traine mais savoure chaque coup de pédale tant ils me semblent facile. Autour de moi je vois de la souffrance, des grimaces, de la sueur. Personnellement, je ne sens que la joie d’être là et d’y être bien ! J’avais avalé mon second gel juste avant : bonne pioche ! Pallon évacuée, c’est la redescente dans la vallée. Du coté de l’aérodrome, le vent forcit, normal. Je sais qui est le plus fort de nous deux et ne vais pas au clash : tranquille, en contrôle, je choisi de négocier ! Retour de l’autre coté de la Durance maintenant, sur les fameux balcons, splendides. Il reste quarante bornes. J’avance fort, euphorique, les jambes comme des pistons de locomotive, doublant, doublant et doublant encore, m’interdisant pourtant de passer en zone rouge car la course est encore longue et que je sais ce que j’ai à faire. Je me dis que c’est mon jour, que je suis parti pour une grosse perf et j’en souris tout seul. Aucune fatigue encore, juste le plaisir de l’effort. Génial ! Je continue à boire, à manger, régulièrement, au cadencement de mon alarme, toutes les dix minutes, comme depuis le premier coup de pédale. Je le fais avec plaisir, preuve que mon système digestif est lui aussi dans le rythme. Bon signe tout cela ! A cette allure, le retour sur Embrun est rapide et m’y voilà après 7h18 de course, enthousiaste à l’idée d’attaquer l’effrayante Chalvet ! Sur les conseils de Jo, j’avale mon troisième gel. L’idée à ce stade est avant tout de demeurer lucide. Approche gagnante encore car la montée passe comme dans du beurre. Je pense au marathon, juste derrière, et bride donc mon moteur. Pourtant, même à l’économie, je reprends des concurrents par brassées sur ces cinq kilomètres de côte. Je bénis Jo et ses conseils tactiques ! Il avait vu le film le loustic ! Le ravito du sommet est encombré de collègues arrêtés qui récupèrent tant bien que mal. Je les dépasse sans un coup de frein et me concentre sur la descente, particulièrement vicieuse. Ca tourne à droite, à gauche, serré, sur un revêtement défoncé parfois plein de gravillons, alors j’y vais mollo ! Je pense à Julien et à son soleil de l’avant-veille, ici même à l’entrainement. Pas envie de ça, pas maintenant, non ! Heureusement, c’est vite réglé et me voilà en bas. J’entre dans le parc à vélo après 7h59 sur la selle et 9h27 de course : inespéré ! Il est 15h30. J’ai repris 353 concurrents en vélo et fais le 642ème temps, un truc énorme pour moi. Plus fort encore, je ne ressens ni fatigue ni douleur ! J’avais l’année passée à Nice terminé un vélo de 6h18 sur un parcours autrement plus facile et plus court dans un état d’épuisement avancé, un tendon d’Achille en vrac. Quel contraste ! Dingue ! C’est mon jour me dis-je, c’est MA course ! La préparation a payé ! Le marathon s’annonce au mieux ! Imbécile !
Transition 2. J’y commets ma première (et je crois seule) erreur tactique : je refuse le massage des jambes qui m’y est proposé. On ne masse pas des pistons de locomotive mademoiselle ! J’y gagne cinq minutes ; j’y perds peut-être une heure… Je repars en moins de six minutes contre douze à Nice l’an dernier, toujours aussi frais, toujours aussi lucide, le sourire aux lèvres.
Les jambes démarrent au quart de tour. Je n’en attendais pas moins d’elles! Un marathon en 4h30, hypothèse envisageable (4h04 à Nice l’an passé sur un parcours tout plat), m’amènerait à terminer en 14 heures, scénario impensable il y a quelques semaines ! Mais attention, il va falloir gérer. Je retiens donc les chevaux : 5.45/6mn au kilo et quelques secondes de pause à chaque ravito pour avaler coca et eau en alternance, et s’asperger aussi, et la tête et les jambes car le soleil tape bien. Et aussi emprunter le fameux « walk & run » pour gérer les montées, en tout cas les plus rudes. Il y a celle qui mène en ville, étroite et sinueuse, impressionnante d’emblée. Mais peut-être plus dure celle qui, droite comme un i, amène à Baratier, par-delà la la Durance. Ce marathon est magnifique mais tout aussi costaud avec ses 400 mètres de dénivelé positif. Selon les mots de l’ami Robert, pourtant un dur au mal, « on peut s’attendre à une boucherie »! Alors prudence. Kilomètre 3, tout au fond sur la digue, Léna, les parents ! Génial ! Ma fillette hurle comme une cinglée, un vrai soleil dans son tee-shirt jaune vif ! Elle court avec moi quelques mètres avant qu’un bénévole ne lui demande de se ranger. Un moment magnifique ! Je suis aux anges ! Je reviens vite à ma course cependant, concentré, à l’écoute de mon corps. J’avale un gel tous les 5 kilomètres, gorgée d’eau à l’appui et carbure au coca pour le reste. Sur ces bases je boucle le premier semi en 2h10. Pas le moindre signe de fatigue, pas le début d’une crampe, je suis bluffé. Je sais que la course commence maintenant et que le second semi sera forcément dissonant, lui, mais je ne peux pas m’empêcher d’être optimiste. Antoine, au pied de la seconde montée sur Embrun, court quelques mètres avec moi. Il me répète que je suis bien, que je fais un gros truc, que c’est génial ! Venant d’un qualifié pour la grand-messe d’Hawaï en octobre prochain ça me fait chaud au cœur. Et bêtement, j’adhère ! Encore un peu plus loin c’est Jo qui m’encourage. Il m’annonce que je suis sur le point de reprendre Nadège : j’ai du mal à le croire, ça serait une première ! Deuxième passage en ville, kilomètre 23, les jambes durcissent sérieux. Elles n’ont pas aimé la montée, même faite en marchant. Bon… Dans la descente vers la plaine, un kilomètre plus loin, je reprends Nadège en effet, qui marche, le visage marqué. Je m’arrête à ses cotés quelques secondes ; elle trouve la force de sourire. Je lui propose de repartir ensemble mais elle ne le sent pas. Je continue tout seul. Trop dur ici pour faire autre chose que SA course. Kilomètre 29, Jo de nouveau, posté à la fontaine, au pied de la falaise : »T’as un bon rythme » me crie-t-il, « Continue comme ça ». S’il le dit… J’ai l’impression de me trainer pourtant et les jambes font un mal de chien. Kilomètre 32, ravito juste avant de couper la Durance et d’attaquer la dernière montée : je m’y arrête, tente d’avaler le gel réglementaire mais j’y renonce après un haut le cœur ! Il va falloir finir au coca. Jouable… mais que mes jambes sont douloureuses, bon dieu de bois! Pas le début d’une crampe pourtant mais que ça fait MAAAL ! Le chrono du marathon marque 3h28. Je me sais sur le fil désormais. Je voulais de la bagarre, en voilà ! J’attaque en marchant la montée vers Baratier. Et là, mauvaise surprise : marcher s’avère pénible, tout autant que courir ! Alerte rouge ! Chaque pas me coûte un putain de prix, et le suivant plus encore et encore et encore. La fatigue, la FA-TI-GUE, me tombe sur le paletot ! Mama mia, mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?! C’est insupportable. Ca ne ressemble à rien. Horrible! Bon an mal an je me traine jusqu’à Baratier, en haut de la côte, kilomètre 35. Le chrono marathon affiche 4h pile. C’est gagné devrais-je me dire, quatre kilomètres de descente à venir, suivis de trois autres plats comme la main ; du gâteau ! Mais non. Je m’arrête au ravito, et m’accroche à la table comme à une bouée de sauvetage. J’avale une demie gorgée de coca qui me donne envie de vomir. Une bénévole quitte sa chaise un instant ; je vais m’y affaler, la tête entre les mains, assommé de fatigue. Après quelques minutes, un pompier vient prendre de mes nouvelles. « Ca va, ça va » parvins-je à murmurer, « Je récupère, merci ». Quelques minutes plus tard, je n’ai pas bougé d’un pouce et un second pompier revient, plus incisif : « Monsieur, venez avec nous dans le camion, qu’on vous examine ». Son ton m’alarme. Je ne dois pas être beau à voir. Je le suis docilement. Que c’est bon de s’allonger, même sur une civière ! Une fois dans le camion, j’ai droit aux examens de base qui semblent rassurer mes anges gardiens. Après quelques questions pour juger de ma lucidité, ils me donnent le feu vert ; je peux donc repartir. En ai-je vraiment envie ? C’est tellement dur… Je tergiverse, toujours allongé dans l’intérieur rassurant de ce camion de pompiers. Finir ou en finir ? Le temps passe, sûrement, mais je n’en sais trop rien. Et puis je me décide. Je m’extrais du camion et repars en marchant. J’attaque la descente au radar, un pas, et puis l’autre, et un autre derrière lui, et encore et encore, des pas de souffrance, des pas de condamné. C’est tellement dur… Et malgré la descente… Comment donc est-ce possible? Je suis tellement déçu aussi ! Toute cette préparation pour en arriver là, se trainer comme une larve, souffrir comme un damné ! Mon Dieu… Kilomètre 39, 14h30 de course ; il est 20h30, la digue, pour la quatrième et dernière fois, déserte maintenant, déprimante. Un couple traine encore sur le coté ; je reconnais Antho et Caroline. Nous marchons ensemble, je m’avoue à la dérive. Antho me réconforte comme il peut. Ses mots glissent sur ma détresse jusqu’à ce qu’il me dise « Mais tu voulais faire moins de 15 heures non ? Regarde, 14h30 là ! Tu peux encore le faire ! ». Et oui, moi qui pleure sur mon sort, j’ai simplement tout faux ! Le rêve d’une grosse perf s’est envolé certes, mais le maillot de finisher me tend les bras, et en moins de 15 heures si je me bouge les fesses! On ne crache pas sur un tel truc ! « T’as raison mon pote » dis-je à Antho. Je me botte le cul et tente de courir. Etrangement, ça passe ; sans souffrance excessive en plus, à 8 ou 9 à l’heure, et même de mieux en mieux au fur et à mesure que cèdent les derniers kilomètres ! Etonnante alchimie du mental et du corps ! Au coin de l’ultime virage, dans la foule redevenue compacte, je distingue un point jaune qui s’agite à ma vue ! Léna ! Elle hurle : « ALLEZZZZZ PAPAAAA!!! ». A ses cotés bien sûr, les parents, visiblement soulagés de me récupérer. Ca faisait trop longtemps que j’avais disparu de leur écran radar ! J’attrape ma fillette au passage ; nous nous lançons main dans la main dans la dernière ligne droite, filant presque faciles sur le doux tapis bleu. Elle a préparé le dessin pour ma Mu que je lui avais commandé et nous coupons la ligne tous les deux, le dessin entre nous, tous les trois donc plutôt, après 14h49 de course, ou plutôt d’épopée, à 20h49, dans le jour finissant… 722ème ! Whaou !

J’ai bouclé le marathon en 5h15. Malgré ma défaillance je n’y ai perdu que… dix places ! La boucherie annoncée a bel et bien eu lieu.
2h45, du matin le 16 août, je rallume la lumière. Impossible de trouver le sommeil bien sûr. Léna dort à poings fermés ; quant à moi j’y renonce. Je sors sur le balcon et finis de bon appétit mon pique-nique entamé à mon retour de course. J’en profite pour consulter sur le web les résultats finaux, ceux des copains j’entends. Nous sommes tous finishers et je ne sais pas pour lequel de mes compagnons d’échappée j’ai le plus d’admiration : pour Jean-Fa et JC, Robocops quadragénaires qui finissent dans les deux cents premiers, en moins de 13 heures pour l’un et à peine plus pour l’autre ? Pour Nadège qui, six mois après son accouchement, boucle la course en 14h30 (elle m’a redoublé sans le savoir, planqué que j’étais chez les pompiers!) ? Ou pour Jean-Loup qui, au bout de la nuit, a arraché avec les dents, en 16h28, son maillot de finisher ? J’ai pour tous une bouffée d’affection… et pour moi-même une bouffée de rancœur! Je ne digère pas la trahison de mon corps. J’ai beau me dire qu’au final elle ne m’a pas coûté grand chose (20, 30 minutes peut-être), que tout est bien qui finit bien, que les treize premières heures fantastiques compensent largement les deux dernières d’horreur, que seul compte in fine d’avoir franchi la ligne… Rien à faire… J’ai haï cette défaite, ce corps à corps perdu avec mon propre corps, cet abandon du moi…
Le 16 août au réveil le sentiment demeure, renforcé par l’absence de courbatures ! Absolument totale ! Seule une vague gêne au mollet gauche m’indique que j’ai du faire de l’exercice la veille ! Tout le contraire du réveil douloureux de Nice l’an passé où je marchais à peine. C’est donc ma tête qui a cédé. Mon corps lui était prêt. C’est ce que Jo me dira le lendemain en debriefing. Je n’ai pas eu la résistance nerveuse pour une épreuve de cette longueur. Mon « gouverneur central » en surchauffe a fini par bugger ; écran noir! « Je te laisse seul avec ton corps », m’a-t-il dit, « Je n’en peux plus » ! Ce ne fut pas beau à voir !
Vendredi 23 août. Je finis d’écrire ces lignes. La rancœur est passée, enfin. Il me reste l’ivresse, il me reste la fierté, celle d’être allé au bout, celle d’avoir fait le voyage. J’ai connu le très haut, j’ai connu le très bas : au fond, c’est ce que je cherchais. Je me suis senti vivant alors que la mort, depuis plusieurs semaines, rodait autour de moi. J’ai fait un beau voyage et découvert en moi des paradis perdus et de sombres contrées peuplées d’anthropophages pressés de me faire la peau. Ils en furent pour leurs frais !

« Tu te rends compte de l’aventure de malade dans laquelle tu t’es lancé? » m’écrivait Jo il y a quelques semaines.

Non, je ne m’en rendais pas compte !

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Quelques chiffres pour les amateurs, concernant les 5,5 mois d’entrainement spécifique Embrunman (1er mars au 14 août 2013) :

300 heures d’entrainement au total, soit 12h par semaine en moyenne sur la période (mais avec une pointe à 16 heures par semaine sur les 8 dernières semaines et 2 stages d’entrainement d’une semaine à plus de 30h début mai et mi juillet)

Dont 176h de vélo soit 3690km et 50300 mètres de D+

Dont 57 heures de course à pied soit 583km

Dont 49 heures de natation soit 130km

Dont 16 heures muscu, yoga, streching

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2 commentaires sur “Embrunman 2013 – race report du Dossard 1112

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