Dossard 5909 : Un semi pas à moitié

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Ce matin j’ai couru.

Sous une pluie battante qui ne m’a pas battu. Elle voulait me dissoudre, fondre un coureur de fond. Elle se croyait maligne. Elle rêvait de sécher un caractère trempé. Elle a trouvé à qui mouiller.

Ce matin j’aurais pu faire mille choses qui m’auraient apporté plus et qui m’auraient pris moins. Des choses moins égoïstes, plus essentielles, pour moi ou pour les autres. Mais les bons choix sont au-dessus de mes forces alors j’essaie plutôt d’éviter les mauvais, le plus souvent possible. Arpenter au pas de course le pavé parisien, sauter de flaque flaque, m’a paru acceptable.

Ce matin j’ai fait les choses à plein et pourtant à moitié. C’est ainsi que s’aborde un semi marathon, épreuve de la demi-mesure, littéralement, un marathon émasculé, amputé de son mur et de son agonie. A juste titre il ne fait rêver personne. Il fait courir pourtant car ce verre à moitié vide est aussi à moitié plein.

Comme d’habitude je n’ai rien vu du Paris que j’ai traversé, lui qui s’est parait-il étiré du Chateau de Vincennes à la rue de Rivoli, dans un sens et puis l’autre. Les trombes d’eau glacée qui me noyaient les yeux n’y sont par pour grand chose. J’étais là pour courir. Pas pour les monuments. J’ai gardé la tête haute et le regard lointain pour berner ma foulée, lui faire croire qu’elle n’est rien, un impact, un instant, douloureux mais fugace. C’est mon regard qui compte et la ligne d’horizon sur lequel il repose, qui me guide et m’inspire, qui m’aspire vers plus loin.

Ce matin j’ai couru encombré de mes moi.

Mon âme d’enfant comme à l’accoutumée lance la farandole des premiers kilomètres, ceux qui ont tout pour eux, une pluie en suspens, des faux plats descendants et des muscles élastiques. Plus loin, mon goût des autres accueille les trombes d’eau. Au milieu de mes pairs je me sens chargé d’âmes. Nous bravons les assauts de cette tourmente dantesque, ensemble et fièrement ; je les aime pour cela ces athlètes délavés qui gardent la tête haute. Si j’en avais le souffle je leur crierai ma foi, en eux, en nous, en moi ! Mais peu à peu voilà que je glisse en moi-même… Kilomètres 12, 13, 14, des montées, des descentes, un parcours biscornu, des chronos en souffrance et du vent qui redouble, saoulant, frigorifiant ; et cette eau qui noie tout, mes yeux et mes espoirs d’une performance décente. C’est dur, je vais craquer ; nul miracle à attendre, cette route est ma déroute. Ne reste de place en moi que pour mon égoïsme. Ils ne comptent plus mes frères, mes compagnons d’hier. Et bientôt ils me gênent. Je deviens dur, intransigeant, celui que je peux être parfois, agressé par l’Autre qui me frôle dans une courbe ou qui change sa trajectoire au pied de ma foulée. Je deviens ma part sombre, qui ne supporte pas d’être doublée, gênée, humiliée par des muscles plus souples, par ce chrono qui va, insolent, implacable.

Mon corps est une douleur au dernier kilomètre, mains gelées, souffle heurté, cuisses durcies. Mais ma rage est plus forte, contre tout, contre tous et sans doute contre moi qui suis là, qui suis las, et pas à la hauteur. J’accélère, vengeur, à bout de nerf, de souffle, plus rapide que jamais, capté par l’horizon qui enfin ne fuit plus, libre, finalement, car pour quelques instants c’est moi qui suis le vent.

Et je franchis la ligne.

Et la tension retombe. Je deviens quelqu’un d’autre, un pauvre type transi, tremblant, qui a besoin des autres. Des bénévoles trempés et pourtant souriants nous accueillent bienveillants. Ils me tendent un poncho, plus loin une pâte de fruits que mes doigts maladroits peinent à décortiquer. Je pourrais les étreindre mes sauveteurs en haute mer car me voilà humain de nouveau grâce à eux. Je réprime un sanglot; il y a bien assez d’eau !

La traversée s’achève, d’une partie de Paris, d’une autre de moi-même.

1h24mn44s m’indique mon chrono ; mon record personnel est battu pas qu’un peu (1mn22s). La joie viendra plus tard. Là il n’y a que le vide. En croyant échouer, kilomètre après kilomètre, j’ai en fait réussi. Stupéfiant ! La défaillance certaine peu après la mi course n’est donc jamais venue. Ce qui est mal écrit peut être recomposé. Alleluia !

L’idée m’effleure que jamais plus je n’irai aussi vite qu’en ce jour de souffrance orageuse. Sans doute oui. Chaque course peut être la dernière, chaque course peut être la plus rapide. On franchit nos sommets sans le savoir souvent. C’est sans doute mieux ainsi. Tant qu’il reste des rêves embués de sueur il reste de la vie.

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2 commentaires sur “Dossard 5909 : Un semi pas à moitié

  1. Cher ami,

    Ayant moi même terminé cette épreuve en 1H 8m 7 secondes en sifflotant, je comprends mieux pourquoi je ne t’ai pas vu sur le parcours.
    Allez, c’est bien quand même, va !

    Aimé par 1 personne

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