Dossard 60514, Marathon de Lyon 2018 : chantons sous la pluie !

La cinquantaine arrivant, le mâle occidental n’a guère que deux options pour se sentir vivant : coucher avec une fille de la moitié son âge ou claquer un temps sur marathon. Pour ma part, j’ai choisi la facilité… et opté pour le marathon. Privilégier la souffrance à la jouissance tient de l’éthique personnelle, un peu, mais aussi d’un certain sens des réalités. Car finalement, souffrir est à la portée de tous et donc à la mienne. Quoique… La plupart d’entre-nous s’emploie avec bonheur à souffrir au quotidien. Pour eux, nul besoin de s’infliger d’autres tourments choisis. Moi, trop léger ou inconséquent pour apprécier à leur juste valeur les épreuves de l’existence, je suis obligé d’en rajouter. Dans ce domaine comme en toute chose, les élèves médiocres sont obligés d’en faire plus. Aussi, aller vomir sur une piste d’athlétisme au terme d’une série de sprints infernaux ou faire bruler ses quadriceps autour des lacs du Bois de Boulogne sont un peu mes cours de rattrapage sur le chemin de la souffrance. Voilà pour ce qui est du chemin tortueux, mais désormais éclairé d’une lumière cristalline pour toi lecteur/lectrice attentif(tive) et bienveillant(e), qui m’a amené au marathon de Lyon en ce matin du 7 octobre 2018, jour de la saint Serge.

En ce jour de course au réveil, les conditions sont réunies pour atteindre l’objectif, celui évidemment de souffrir un bon coup! Les trombes d’eau que j’entends claquer sur le toit de zinc de l’hôtel de Paris devraient nous accompagner l’essentiel de la matinée. Il s’agira semble-t-il d’un épisode pluvieux version 21ème siècle c’est-à-dire absurdement intense après plusieurs semaines de sécheresse. Et puis il y a la blessure, bien sûr, sans laquelle une préparation marathon perdrait beaucoup de son sel. Depuis plusieurs jours, une intense douleur sous la plante du pied droit m’handicape à la marche (à la MARCHE nom d’un chien et moi qui veut COURIR!). Sans doute nécessitera t-elle une amputation dans les jours suivants l’épreuve. Car bien sûr j’ai décidé de prendre le départ malgré tout et de faire avaler son chapeau à l’académie de médecine toute entière. Enfin, il y a un temps à battre, 3h13mn44s. Cette performance en 2015 m’avait coûté une copieuse portion de souffrance. Comment espérer souffrir sans un record à battre en effet ? A part un copain un peu plus fort à passer sur le fil, je ne vois pas ! Mais aujourd’hui, comme durant la préparation, pas de compagnon de sueur pour me taquiner l’orgueil. Donc reste le chrono, beaucoup moins sympathique mais lui au moins peut être haï sans réserve. Dans les heures sombres c’est un ressort puissant.

Pour ce qui est de la pluie, j’ai décidé de m’équiper. J’ai donc opté pour la tenue kenyane, short d’athlé et débardeur, moins de 200g de textile à eux deux. Il y a trois semaines, Kipchoge le Kenyan, habillé tout pareil, battait à Berlin le record du monde du marathon (2h1mn39s, si si, dingue, vous pouvez vérifier !). J’ai cru voir aussi que ce jour-là il ne pleuvait pas.

Pour le pied, trois anti-inflammatoires ce matin au réveil neutraliseront peut-être la douleur et/ou me fileront la courante (ce qui en course à pied n’est pas l’atout que le terme peut laisser penser). La notice du médoc précise que la rupture d’un tendon d’Achille est un effet secondaire pas tout à fait rare. Je roule le feuillet en boule, l’envoie dans la poubelle. Achille est rassuré.

Côté chrono, mon Garmin 910XT couvre l’essentiel de mon poignet gauche, objet excessivement laid, déjà vintage cinq ans après son acquisition et qui me donne un air d’ex triathlète quinquagénaire, ce que je suis… à trois semaines près, sans trop savoir si je dois m’en enorgueillir ou discrètement l’oublier.

Et puis il y a la course… qui est passée… si vite ! A peine commencée déjà bouclée. Je ne parle pas là d’un abandon précoce. Cette course a défilé sans que je n’y prenne garde car j’ai trahi mon sacerdoce, car de souffrance il n’y eu point. Terrible déception qu’il me faudra digérer. La pluie d’abord, la terrible, la diluvienne s’est transformée en compagne agréable. C’était celle des matchs de foot boueux de mon enfance, celle que gamin un peu peureux, j’adorais car l’on pouvait tacler de bon cœur sans s’écorcher en grand. Alors elle peut tomber aujourd’hui, me tremper jusqu’au slip, je souris à ses gouttes. Je patauge rigolard et traverse léger les flaques que les autres contournent. Et quand elle cesse ou presque, après deux heures et demie de course, je me sens orphelin. Elle qui me promettait l’enfer m’a amené l’euphorie.

Mon pied droit lui aussi m’a lâché. Pour être précis il m’a lâché… en tenant bon le bougre! Moi qui voulait terminer héroïquement, aux frontières du supplice, ponctuant chaque mètre d’un râle de douleur, il ne m’a laissé endurer qu’une gêne accessoire, un gratouilli, un chatouilli tout juste dignes du docteur Knock, autant dire ridicules.

Et enfin le chrono ! Quel échec celui-là ! Lui l’inflexible, l’empereur de la souffrance, le Torquemada du coureur de fond, il s’est laissé tordre comme un loukoum de contrebande ! Lui qui d’habitude accélère après le trentième kilomètre, lui qui s’affole dans le money time autour du quarantième, il est resté tranquille, s’écoulant sénateur, langoureux comme le Tibre au pied du château St Angelo, étirant ses secondes quand elles comptaient le plus. Trentième, trente-cinquième, trente-huitième kilomètre, je fléchissais un peu mais le chrono aussi. Il me disait que c’était bon, que mon record tomberait, qu’il me suffisait juste de quoi ? De courir tranquillou, un pied et puis un autre, ralentir mais pas trop, faire confiance à mes jambes, les laisser m’entrainer. Pas de limites à repousser, pas de dents à serrer, juste courir et l’objectif allait tomber. Une crampe aux ischios de la cuisse gauche, je marchais quelques pas, un drame en d’autres circonstances, mais non, pas aujourd’hui. Car le temps aussi s’arrêtait avec moi, me laissait récupérer et voila, je repartais, sans n’avoir rien perdu, ou si peu !

Kilomètre quarante et un, les 3h10 sont en vue et je n’ai toujours pas souffert, j’ai couru petitement et je n’en suis pas fier. Alors enfin, je me ressaisis. Si je me mets dans le rouge je peux passer sous les 3.10! La guerre est déclarée, ce sera lui ou moi, satané chronomètre. Mon corps proteste mais mon âme enfin s’invite à la fête. Je râle, je peste, je sue, je fonce. Pam, pam, pam, pam, pam! Mes pieds sur la chaussée résonnent sèchement. Un groupe de rock chante Dure Limite sur le coté; je les salue d’un poing serré, envoie une pensée à Mu et accélère le rythme de ma foulée étriquée. Pam, pam, pam, pam et encore pam tambourinent mes pieds avec autorité. Le chrono est furieux et voilà qu’il riposte : pim, pim, pim, pim, font les secondes discrètes mais désormais frénétiques. Un oeil sur le chrono, je vois que je perds la bataille, évidemment. Qui gagne contre le temps ? Mais tant pis, je ne lâche pas, j’ai déjà trop lâché. Dernière ligne droite, deux cent mètres, je retrouve mon rythme de début de course. Ma foulée redevient fluide… en apparence. Car à l’intérieur tout se déglingue. C’est dur. Terrible. C’est bon. Je suis enfin en ligne. Avec moi et la vie.

Voilà, c’est fini. 3h10mn32 secondes, trois minutes et huit secondes de mieux qu’en 2015, 148ème sur 2600, presqu’en souplesse. C’est bien et c’est frustrant. Car j’ai brisé la règle d’or, celle de la souffrance rédemptrice, du voyage intérieur, de la grandeur de l’effort ! Une victoire sans panache, froide, gérée, un France-Belgique de juillet quand je rêvais d’un France-Argentine de juin ! Les bleus du ballon rond m’inspireront toujours !

Le TGV arrive Gare de Lyon, il me faut donc conclure. Je pense à ma fillette dans son avion pour Houston, embarquée ce matin à l’heure de mon départ. Tous les deux en mouvement, dans des sens différents, unis par la vitesse. Toute la semaine elle a vibré au rythme de mes inquiétudes, de mon satané pied, de mes découragements et de mes regonflades, qui ont été les siennes. Elle sera si contente en lisant mon texto à sa descente d’avion. J’en souris jusqu’aux oreilles.

Finalement, seule la victoire est belle !

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2 commentaires sur “Dossard 60514, Marathon de Lyon 2018 : chantons sous la pluie !

  1. OBJECTIF (S) ATTEINTS, CHAMPION !
    1) LE CHRONO; N Y REVENONS PAS, BRAVO
    2) LA SOUFFRANCE. EN EFFET, TU ESPERAIS SOUFFRIR ET TU N AS PAS SOUFFERT. ON PEUT DONC DIRE QUE CETTE NON -SOUFFRANCE A ETE JUSTEMENT UNE SOUFFRANCE….. RAISONNEMENT JESUITIQUE CERTES, MAIS…

    BIEN RACONTE, COMME TOUJOURS…TOUT LE 24 RUE DES PETITES ECURIES, TOUS AGES CONFONDUS EST TRES FIER DE TOI.

    M B

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  2. Et si le loukoum de contrebande devenait ton vassal?
    Les 3h08 te tendent leurs mains maigrelettes… Mais quand? oui, quand?????

    Les écuries sont en ébullition et t’embrassent fort (si tu as pris une douche depuis dimanche).

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